Vous n'avez encore rien vu

À travers un dispositif sophistiqué mais vite répétitif, Alain Resnais interroge l’éternel retour de l’art et la disparition de ceux qui le font vivre, dans une œuvre plus mortifère que crépusculaire plombée par le texte suranné de Jean Anouilh. Fin de partie ? Christophe Chabert

Depuis sa belle association avec Bacri et Jaoui, Alain Resnais semble tourner chacun de ses films comme si c’était le dernier, ou plutôt en intégrant à ses récits cette conscience du spectateur : maintenant nonagénaire, le réalisateur rédige manifestement son testament artistique. Pourtant, les relents d’angoisse qui venaient pétrifier l’hiver de Cœurs ou la fugue printanière des Herbes folles n’avaient rien de surprenants de la part d’un homme dont le premier film était un documentaire de montage sur les camps de concentration nazis… Si crépuscule il y a, c’est plutôt dans la forme des films : on avait beau parler de «légèreté» et de «fantaisie», on sentait de plus en plus que ce cinéma-là trahissait son âge. Vous n’avez encore rien vu ne laisse plus de doute : Resnais régresse ouvertement vers un temps (les années 40) où les prémisses de ce cinéma moderne dont il fût un des ambassadeurs voisinaient avec un néo-classicisme théâtral aujourd’hui poussiéreux.

Retour vers le passé

Il y a donc le dispositif : des comédiens sont invités dans la dernière demeure d’un metteur en scène qui les a tous dirigés au théâtre dans l’Eurydice de Jean Anouilh pour célébrer sa mémoire et voir la captation de sa dernière version de la pièce, montée façon théâtre contemporain avec de jeunes acteurs. Devant ces images, chacun commence à rejouer le rôle qu’il tenait auparavant, jusqu’à se projeter dans des décors réalistes ou numériques, défiant les limites entre la représentation, le cinéma et la vie. Très malin, mais très répétitif aussi, et on ne parle pas que de l’insupportable ouverture du film avec ses coups de téléphone à TOUS les acteurs du film, cinq bonnes minutes de cinéma sériel à coups de fonds noirs et de fondus enchaînés usantes pour les nerfs ; et il y a le texte d’Anouilh : une langue théâtrale dépassée, ringarde, ampoulée plus que stylisée. Face à elle, ni Resnais ni ses acteurs n’ont la moindre once d’ironie. Même Bruno Podalydès, qui filme la partie "contemporaine" en vidéo moche, ne se moque jamais de ce théâtre daté et ennuyeux. Non seulement le film tombe des yeux, mais il s’avère particulièrement mortifère — la double pirouette finale en témoigne — dans ce ressassement d’un art qui survit malgré la disparition inéluctable de ceux qui l’ont créé. Resnais parle pour lui, c’est un peu émouvant ; mais nous parle-t-il encore à nous ?

pour aller plus loin

vous serez sans doute intéressé par...

Mercredi 22 juillet 2020 D’un court-métrage multi-primé, Rodrigo Sorogoyen fait le point de départ d’un long homonyme captivant, dérangeant et violemment psychologique. Une histoire de mère orpheline et d’une ado en rupture de famille, une histoire d’amour raccommodé…
Mardi 14 février 2017 Ni suite, ni remake du film qui avait apporté à Luc Jacquet il y a douze ans une notoriété mondiale, L’Empereur s’avance (en dandinant) comme une (...)
Mardi 29 avril 2014 D’Éric Lavaine (Fr, h38) avec Lambert Wilson, Franck Dubosc, Florence Foresti…
Mardi 15 avril 2014 Dans l’excellent magazine SoFilm, Maroussia Dubreuil se pose chaque mois cette question : «Doit-on tourner avec son ex ?». L’Institut Lumière la (...)
Mardi 25 mars 2014 La disparition d’Alain Resnais est arrivée au moment où on s’y attendait le moins, juste avant la sortie du film où il semblait enfin conjurer le (...)
Mardi 25 mars 2014 Pour sa troisième adaptation d’Alan Ayckbourn et, donc, son tout dernier film, Alain Resnais choisit de laisser en sourdine ses ruminations crépusculaires pour une comédie qui célèbre la vie et la vieillesse, les artifices du théâtre et la force du...
Lundi 14 janvier 2013 De Philippe Le Guay (Fr, 1h45) avec Fabrice Luchini, Lambert Wilson…
Vendredi 25 mai 2012 Curieuse édition du festival de Cannes, avec une compétition de bric et de broc pleine de films d’auteurs fatigués et dont le meilleur restera celui qui annonça paradoxalement la résurrection joyeuse d’un cinéma mort et enterré. Du coup, c’est le...
Vendredi 9 septembre 2011 Tout «résonne» avec la Biennale d’Art Contemporain, même le cinéma ! Un premier exemple au Comœdia cette semaine où l’artiste argentin Jorge Macchi présentera le film dont il s’est inspiré pour créer son œuvre présentée à la Biennale : L’Année...
Mercredi 1 septembre 2010 Les derniers jours des moines de Tibéhirine reconstitués par un Xavier Beauvois fasciné par son sujet, mais peu inspiré dans sa mise en scène, qui emprunte les chemins les plus attendus et évacue systématiquement le politique au profit du...
Lundi 16 novembre 2009 En s’appropriant avec finesse toutes les ambiguïtés d’un fait divers aux finalités troubles, Lucas Belvaux élabore un étrange objet cinématographique se jouant des notions de réalisme. François Cau
Mercredi 28 octobre 2009 D’Alain Resnais (Fr, 1h44) avec André Dussollier, Sabine Azéma…
Jeudi 1 octobre 2009 De Thomas Gilou (Fr, 1h35) avec Pierre Richard, Sara Forestier, Lambert Wilson…
Vendredi 20 mars 2009 De et avec Lucien Jean-Baptiste (Fr, 1h30) avec Firmine Richard, Anne Consigny…
Mardi 11 novembre 2008 Après le blockbuster superficiel L’Instict de mort, Jean-François Richet se décide enfin à traiter son sujet. Mais après une première heure réussie, Mesrine révèle sa vraie nature de film de compromis. Christophe Chabert
Mardi 26 ao?t 2008 de Vincent Garenq (Fr, 1h33) avec Lambert Wilson, Pilar Lopez de Ayala…
Mardi 29 avril 2008 de Pascal Bonitzer (Fr, 1h33) avec Miou-Miou, Lambert Wilson, Valeria Bruni Tedeschi, Maurice Bénichou...

restez informés !

entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter