Villa Gillet & Le Petit Bulletin
Immersion dans
L’Atelier des Récits 2022

«La Lucidité n'est pas sombre»

Rencontre avec Claudia Stavisky pour sa quinzième création sur le plateau des Célestins depuis qu’elle en a pris la co-direction en 2000. Au lendemain de la première, elle revient sur son prégnant désir de monter ce chef d’œuvre de Miller. Propos recueillis par Nadja Pobel

Est-ce que vous montez ce texte aujourd’hui précisément parce que nous sommes en temps de crise ?
Claudia Stavisky : Un choix n’est jamais indépendant du contexte actuel. Le théâtre est là pour être le miroir de nos vies, de nos sociétés. Mais cette pièce-là je l’ai choisie car c’est d’abord un monument de la littérature contemporaine, c’est aussi grand que du Shakespeare, du Tchekhov et aussi parce que l’histoire de cette famille nous parle de façon très contemporaine non pas de la crise - car ce n’est pas une pièce conjoncturelle - mais du devenir des êtres quand leurs rêves sont brisés. Je n’ai pas eu de déclic par rapport à l’actualité. J’y ai pensé il y a cinq ans à la monter. C’est une pièce qui a toujours été dans ma tête. C’est le théâtre de mon enfance en quelque sorte. Quand j’étais petite à Buenos Aires, c’était ce genre de pièce-là qui me donnait envie de faire du théâtre. Elle a toujours été avec moi. Mais pourquoi maintenant ? Probablement parce que l’écho est assourdissant avec notre réalité quotidienne et aussi parce que je me suis sentie probablement mûre pour l’attaquer.

Vous l’avez traduite. Avez-vous voulu la rendre plus actuelle encore ?
Non, je n’ai pas voulu la contemporanéiser encore plus. C’est vraiment strictement ce qui est écrit. Parfois, juste un tout petit peu allégé. La pièce est écrite dans un langage populaire et familial très fort. Ce n’est pas un langage littéraire même s’il y a des envolées extraordinaires. C’est que je trouve formidable dans la pièce est qu’elle a en même temps une écriture avec des phrases d’un langage américain familial et, à l’intérieur de ça, il y a des envolées poétiques absolument majeures. Ça cohabite. Un des problèmes principaux était de traduire ces différents niveaux de langues sans que ça fasse soupe comme dans les séries B et sans que le poétique ne fasse trop littéraire.

Comment voyez-vous le personnage principal Willy Loman ? Il apparait plus sombre que Miller ne le souhaitait il me semble. Vous avez coupé la fin où Miller explique qu’il s’est suicidé pour que ses fils touchent son assurance-vie…
Pour moi, la lucidité n’est pas sombre. Je ne peux pas considérer la lucidité comme quelque chose de sombre ou pessimiste. Je préfère mille fois la réalité et la vérité et donc la lucidité à Disneyland. Personnellement, je ne trouve pas la pièce sombre. Elle est tellement forte émotionnellement, elle remue tellement. La question de la fin de la dernière scène est intéressante car les producteurs ont demandé à Miller après la première ou deuxième représentation à Broadway d’écrire très très vite un épilogue pour ne pas finir sur la mort de Willy parce que c’était trop dur pour le Broadway de l’époque mais c’est quelque chose qu’il a écrit en une nuit et avec lequel il n’était absolument pas d’accord et que je trouve très mauvais, très en-dessous du reste de la pièce. Il me semble qu’une image suffisait à passer de la mort à la renaissance. Et c’est beaucoup plus fort et poétique que cette fin-là qui donne une justification morale qui ne m’intéresse pas du tout.

Un mot sur le décor. Pourquoi choisissez-vous un décor si simple, cette structure métallique qui laisse toute la place aux acteurs ?
Je voulais accomplir un paradoxe : en même temps un espace vide où les corps des acteurs s’entrechoquent et un espace structuré qui ne soit pas un espace vidé. Donc de cette recherche-là est venue cette idée de traiter la maison comme des traits au crayon.

C’était déjà comme cela dans Une nuit arabe et Le Dragon d’or
Non, il y avait cette tour qui était on ne peut plus contraignante et structurée. Ce n’était pas un espace vide comme dans Lorenzaccio. Je n’aurais jamais fait le lien avec le diptyque de Schimmelpfennig car ces structures étaient tellement imposantes et contraignantes qu’elles dictaient même la mise en scène. Dons je n’avais pas du tout  l’impression de travailler dans un espace vide. Mais vous avez raison. Cette verticalité-là déjà une l’esquisse.

Autre lien avec un de vos spectacles précédents : la cinématographie comme dans La Femme d’avant
J’ai beaucoup pensé à La Femme d’avant en travaillant car effectivement c’est cinématographique dans la mesure où on a cherché à faire tout le temps des gros plans, des travellings. C’est un travail des lumières de Franck Thévenon. Je lui demandais tout le temps de donner l’impression que nous sommes l’œil de la caméra et qu’on puisse suivre en travelling les éléments qui arrivent et repartent. C’est ce qui m’intéresse le plus au théâtre. Au cinéma il y a le montage donc on sait traiter la simultanéité du temps et des espaces. Alors qu’au théâtre on a toujours beaucoup de mal à le faire et ça m’intéresse beaucoup depuis plusieurs années.

pour aller plus loin

vous serez sans doute intéressé par...

Mardi 19 novembre 2019 En choisissant de monter un texte passionnant et d'une actualité tragiquement permanente, Claudia Stavisky signe, avec La Vie de Galilée (aux Célestins (...)
Mardi 8 octobre 2019 Parler avec Patrick Penot, c'est évoquer le théâtre mais plus encore l'ailleurs, la résistance et une forme de joie, soit ce qui constitue la matrice du festival Sens Interdits qui fête ses dix ans et qu'il a fondé avec force et évidence.
Mercredi 21 novembre 2018 Le co-directeur du Théâtre des Célestins quittera ses fonctions le 31 décembre prochain pour prendre la direction du Théâtre de l'Atelier à Paris, au 1er (...)
Mardi 19 septembre 2017 D'un texte sur un drame familial, prix Pulitzer,  Claudia Stavisky fait un spectacle très honnête traversé par une Julie Gayet qui s'avère s'adapter avec opiniâtreté à des plateaux de théâtre qu'elle avait jusque-là très peu arpentés.
Mardi 24 janvier 2017 Elle vient d'être nommée à la tête des Clochards Célestes. Sa mise en scène ultra rythmée du Tailleur pour dames de Feydeau fait salle comble dans la Célestine. Louise Vignaud aime rien tant que raconter des histoires : voici la sienne.
Vendredi 11 mars 2016 Du texte noir d'Octave Mirbeau sur un homme puissant, vaniteux et autoritaire, Claudia Stavisky tire un spectacle académique et sans fioriture porté par un François Marthouret en grande forme. Nadja Pobel
Mardi 5 janvier 2016 Lancée par la venue de Joël Pommerat et Romeo Castellucci, la seconde partie de saison s’annonce dense et exigeante. Tour d’horizon de ce qui vous attend au théâtre sur les six prochains mois.
Mardi 8 septembre 2015 Souvent taxé d’art vieillissant, le théâtre ne cesse pourtant, à l’instar des sociologues ou historiens, d’ausculter le monde contemporain. Cette saison, plusieurs auteurs décryptant la trivialité des rapports sociaux seront portés au plateau. Nadja...
Mardi 2 juin 2015 Toujours plus internationale et comptant 8 créations et 9 co-productions, la nouvelle saison des Célestins, au cours de laquelle sa co-directrice Claudia Stavisky se mesurera au très caustique "Les Affaires sont les affaires" de Mirbeau, s'annonce...
Mardi 20 janvier 2015 Pour sa dernière création, "En roue libre", Claudia Stavisky a réuni un casting assez exceptionnel dont émerge Julie-Anne Roth, qui tient de bout en bout son rôle de femme insoumise, assumant ses désirs même en pleine maternité. Rencontre avec une...
Mardi 6 janvier 2015 Après un premier tiers de saison assez calme, l’activité théâtrale s’intensifie nettement cette rentrée. Entre stars de la scène locale et internationale, créations maison et découvertes à foison, revue de détails. Nadja Pobel
Mardi 9 septembre 2014 Qu’ont cuisiné les directeurs des grandes salles pour cette saison ? En marge des spectacles qu’ils accueillent, ils mitonnent d'ordinaire leurs plats en arrière-salle mais cette saison, hormis à la Croix-Rousse, c’est régime. Nadja Pobel
Vendredi 27 septembre 2013 4, 3, 2, 1, top ! Maggie entre en scène et se lance dans un monologue assourdissant. Elle dit tout : sa douleur de ne plus être aimée par son mari adoré, son (...)
Mardi 18 juin 2013 Dans le cadre du somptueux château de Madame de Sévigné, à Grignan, les personnages de Chatte sur un toit brûlant, de Tennessee Williams, prendront la parole durant tout l’été. Un véritable marathon théâtral, mené par la metteur en scène Claudia...
Mercredi 5 juin 2013 Alors que s’achève tout juste, sur le plateau des Célestins, une version tonitruante de "Cyrano" (avec un Torreton sidérant), le théâtre de la Ville de Lyon annonce une future saison résolument européenne et contemporaine. Laquelle sera lancée par...
Dimanche 7 octobre 2012 Avec "Mort d’un commis voyageur", Claudia Stavisky semble avoir trouvé la matière pour synthétiser tout ce qu’elle a expérimenté jusqu’ici au théâtre. De facture classique et sans fioriture, sa mise en scène va à l’essentiel : un texte déchirant et...
Jeudi 15 mars 2012 Claudia Stavisky met en scène «Lorenzaccio» de Musset avec la troupe permanente du Maly Drama Théâtre. Le résultat d'une longue aventure russe, à découvrir aux Célestins jusqu'au samedi 17 mars. Propos recueillis par Dorotée Aznar
Vendredi 23 septembre 2011 Il y a manifestement dans les écrits de Roland Schimmelpfennig une complexité dont Claudia Stavisky se délecte. Et il faut reconnaitre à la directrice des (...)

restez informés !

entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter