Tabou

Véritable casse-tête critique que ce film bicéphale de Miguel Gomes : une première partie ennuyeuse qui aligne les poncifs du cinéma d’auteur, une deuxième somptueuse en hommage aux grands mélodrames muets. Christophe Chabert

Face à Tabou, on assiste à une drôle de mue : celle d’un cinéaste qui découvre la vertu de raconter une histoire et met son dispositif formel au service du récit. C’est la deuxième heure du film, qui compte parmi ce que l’on a vu de plus puissant sur un écran cette année.

Pour en arriver là, Miguel Gomes a d’abord endossé sa panoplie de cinéaste moderne dans une première partie où l’on lutte contre l’ennui. Il y a bien ce petit prologue assez envoûtant en forme de conte exotique influencé par les pionniers du muet, Flaherty et Murnau.

Mais ensuite, grand écart : l’image est toujours en noir et blanc, mais nous voilà dans le Lisbonne d’aujourd’hui sur les pas de Pilar, fidèle amie de sa vieille voisine, Aurora, dont on devine qu’elle est au crépuscule de son existence. Gomes empile alors les clichés de l’académisme auteurisant : lenteur et incommunicabilité, froideur de l’urbanité et solitude de ses habitants. Avec la même absence de dramatisation, le film nous apprend la mort d’Aurora, puis fait surgir Ventura, un homme âgé qui va raconter un épisode de sa vie à Pilar. Et soudain, Tabou bascule dans l’émerveillement.

Muet d’émotion

De Lynch à Weerasethakul, le cinéma contemporain nous a habitués à ces films qui se scindent en deux, repartant en leur centre dans de nouvelles directions esthétiques et narratives. Tabou en offre une version inédite : il se transforme en mélodrame muet pour raconter l’amour adultère entre Aurora et Ventura, alors jeune musicien d’une beauté valentinesque dans l’Afrique coloniale des années 50.

En voix-off, Ventura reprend le récit de cette passion sensuelle et sans issue avec une femme dont on ne peut que tomber amoureux, tant Gomes la magnifie par la prodigieuse photogénie de sa comédienne, Ana Moreira. Pas question de singer servilement une forme ancienne ; à l’inverse du fétichisme d’Hazanavicius dans The Artist, le cinéaste s’octroie toutes libertés face aux codes du muet, sonorisant certains éléments, représentant un érotisme interdit par les censures de l’époque, glissant un humour étonnant à travers d’anachroniques scopitones.

Mais ce jeu avec le cinéma n’a dans le fond qu’un seul but : produire de l’émotion pure, bouleverser le spectateur avec l’histoire mélancolique d’un amour perdu mais à jamais ancré dans la mémoire de ceux qui l’ont vécu. Gomes ouvre alors le coffre d’un trésor sans âge : celui de la magie du récit. Qu’il ne le referme pas tout de suite…

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