Ernest et Célestine

Il y a le bas, le monde des souris ; et il y a le haut, celui des ours. Le travail des uns s’appuie sur celui des autres : pendant que les ours se pourrissent les dents à se gaver de sucreries, dont le commerce assure la prospérité des nantis, les souris récupèrent leurs ratiches qu’elles liment de manière à s’en faire de superbes dentiers avec lesquels elles pourront ronger et creuser des galeries.

Ainsi va l’ordre de la société dans Ernest et Célestine, et les institutions veillent à ce que celui-ci ne soit jamais déréglé : policiers, juges et éducateurs ne sont là que pour garantir la pérennisation du système. Sauf qu’un jour, l’imprévisible se produit : une petite souris nommée Célestine décide de prendre son indépendance, refuse le métier de dentiste auquel on la promet et n’écoute plus les injonctions de sa mère supérieure. Elle s’aventure à la surface et croise la route d’Ernest, qui lui aussi ne veut pas vivre selon la norme : il est un peu artiste, un peu mendiant, très paresseux.

De leur rencontre va naître une utopie douce où la bohème ébranle le conformisme social. On l’aura compris, Ernest et Célestine n’est pas seulement une fable pour les enfants, même si en la matière, elle est déjà au-dessus de tout ce que le cinéma animé nous a présenté ces dernières années ; c’est aussi un conte au sous-texte politique bienvenu. On le doit à Daniel Pennac, qui a su faire une adaptation pertinente des livres jeunesse dont il s’inspire.

Pennac a aussi réussi un tour de force : créer un dialogue vif et naturel, d’une belle musicalité, plutôt que de le lester de lourdes tirades explicatives récitées à la syllabe près par les doubleurs — les comédiens, Lambert Wilson et Pauline Brunner, ont été associés dès le départ au projet. Cette légèreté se retrouve dans l’animation, tout en crayonné pastel, à l’ancienne si l’on veut, même si on a rarement vu telle élégance dans le dessin animé classique.

Il faut dire qu’Ernest et Célestine est le fruit d’une réunion de talents inattendue : d’un côté, Benjamin Renner, fraîchement sorti de l’école de La Poudrière à Valence et remarqué grâce au court La Queue de la souris. De l’autre, les deux créateurs géniaux de Pic Pic André, Vincent Patar et Stéphane Aubier, qui ont insufflé leur esprit anarchisant et leur humour farfelu à ce film euphorisant, à voir et à revoir quels que soient son âge et son obédience (ours ou souris).

Christophe Chabert 

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