Django unchained

Django Unchained
De Quentin Tarantino (ÉU, 2h44) avec Jamie Foxx, Christoph Waltz...

Chevauchée sanglante d’un esclave noir décidé à retrouver sa fiancée en se vengeant de blancs cupides et racistes, «Django Unchained» n’est pas qu’une occasion pour Quentin Tarantino de rendre hommage aux westerns ; c’est aussi un réquisitoire contre l’Histoire américaine, d’autant plus cinglant qu’il conserve le style fun de ce définitivement immense cinéaste. Christophe Chabert

Première réaction à la sortie de ce Django unchained : Tarantino est fidèle à lui-même, et c’est pour ça qu’on aime son cinéma. De fait, ils sont peu aujourd’hui à offrir 2h45 de spectacle qui semblent passer en quelques minutes, sans pour autant renier le fondement de leur style : des scénarios écrits contre toutes les règles hollywoodiennes, privilégiant le dialogue et la durée des épisodes à une construction en trois actes où l’action et la parole sont dosées équitablement. Tarantino y ajoute cette élégance de mise en scène qui frappe dès le générique, où une chaîne d’esclaves torses nus et l’haleine fumante traverse de nuit une étendue aride et rocailleuse. Pourtant, il convient de tempérer ce jugement hâtif : oui, Tarantino est immense et oui, Django unchained est un très grand film, mais il n’est que l’aboutissement d’une mue amorcée entre les deux volumes de Kill Bill. Cette césure n’avait rien d’artificiel : elle marquait un tournant décisif, celui où le cinéaste cessait de déployer sa maestria en cinéphile compulsif visitant avec une gourmandise enfantine le cinéma bis, et où il donnait une réelle gravité à ses sujets, prenant ce qu’il montre au sérieux sans pour autant se prendre au sérieux lui-même. Cette attitude allait se renforcer dans les deux films suivants : Boulevard de la mort mettait en scène la revanche des femmes sur un assassin machiste soudain propulsé du cinéma d’aujourd’hui dans une série B 70’s aux relents contestataires ; Inglourious Basterds imaginait l’assassinat de Hitler dans une salle de cinéma par un projectionniste noir et une jeune femme juive grâce à la combustion de pellicules en nitrate.

Le cinéma déchaîné

Dans Django unchained, l’esclave incarné par Jamie Foxx va se transformer en cavalier badass et vengeur, mais ce sont autant les codes de la blaxploitation que l’intervention providentielle de King Schultz (Christoph Waltz, véritable alter ego du cinéaste), dentiste allemand devenu chasseur de primes aux idées progressistes, qui le libèrent de ses fers. Pour Tarantino, le cinéma peut changer le monde, ou plus exactement le cinéma est une réécriture juste de l’Histoire. À défaut de pouvoir transformer une réalité passée, le cinéma peut en laver les affronts et contribuer à rendre aujourd’hui une fierté à ceux qui en ont été victimes. Si on s’amuse beaucoup en voyant Django unchained, si ses morceaux de bravoure — gunfights et affrontements verbaux, tous étourdissants — provoquent une jouissance de spectateur démesurée, on y voit aussi le portrait d’une Amérique terrifiante, où les marshalls sont des assassins planqués, où l’on organise des combats de nègres dans des salons dorés, où les femmes sont fouettées et enfermées nues dans des caissons d’acier en plein soleil… La vision de Tarantino sur un pays où la loi est en faillite, où ce sont les riches et les puissants qui disposent des faibles à leur guise, fait froid dans le dos. Qu’il le fasse dans un film où les codes sont ceux du western spaghetti de Corbucci à Leone (pas seulement, puisque les ombres de Monte Hellman, un des maîtres de Tarantino, et de Sam Peckinpah hantent aussi Django unchained) n’a rien de paradoxal ; loin d’atténuer la violence morale qui s’en dégage, elle en renforce l’absurdité. La scène où les membres du Ku Klux Klan veulent organiser le lynchage des deux protagonistes mais ratent leur plan à cause de cagoules mal trouées, le résume assez bien : la bêtise raciste est une bêtise tout court, et le mieux reste d’en rire.

Wagner, Marivaux, Leone

Si Tarantino donne des ennemis à son héros, il s’en trouve aussi chez les cinéastes du passé. Dans la première partie, celle de l’apprentissage de Django auprès de Schultz, c’est tout l’héritage de Ford qu’il décide de solder : ici, les méchants sont les cowboys blancs, immigrés ayant oublié leurs racines pour s’inventer une mythologie triomphalement américaine, ceux que Ford aimaient à magnifier. Dans une séquence d’une simplicité bouleversante dans son dispositif, Schultz raconte à Django le mythe de Siegfried allant libérer son amour Brunhilde au sommet d’une montagne, en créant des ombres contre la paroi d’une falaise. Cette irruption de la culture européenne dans le western trouvera une autre issue, encore plus étonnante, lorsque Django jouera le «valet» de son «maître» Schultz, puis endossera celui du «nègre» voulant acheter d’autres «nègres» pour organiser des combats. Ces jeux de rôles, où il faut inventer des stratagèmes pour dissimuler sa véritable origine ou son objectif réel, rappellent le théâtre français, celui de Marivaux ou de Musset, et c’est encore une preuve de l’ouverture de Tarantino sur le monde : les autres cultures, comme la contre-culture, forment le ciment de son humanisme, contre l’idéologie rampante et en vase clos du cinéma hollywoodien classique.

Une image juste, juste une image

Il reste toutefois un dernier combat à gagner pour Django et Tarantino, et il se joue à nouveau sur le terrain de la représentation et de ses stéréotypes. Dans la dernière partie du film, alors qu’entre en scène Calvin Candie, le propriétaire richissime qui a acheté Broomhilda, la femme de Django, et qui se délasse en regardant des noirs se battre jusqu’à la mort — une composition farcesque, énorme et géniale de Leonardo Di Caprio — le cinéaste crée un personnage incroyablement ambivalent, Stephen. Serviteur zélé à l’exubérance digne d’Hattie McDaniel dans Autant en emporte le vent, il parle avec l’accent et le langage des noirs folkloriques du Hollywood des années 40 et 50, et ne supporte pas l’idée qu’un «nègre» puisse être autre chose qu’un domestique obéissant. Derrière le cirage et les cheveux blancs, on reconnaît Samuel L. Jackson, lui aussi en flagrant délit de cabotinage hilarant. Mais au détour de la très longue séquence du dîner, on se rend compte que tout cela n’est qu’une comédie, et que ce qui unit Candie et Stephen est un pacte tacite : je fais le nègre bamboula, tu fais l’hétérosexuel bon teint. L’idée est provocatrice, mais elle donne tout son sens à la démarche de Tarantino : ce qui est en jeu derrière ce tandem maléfique qui reproduit à l’envers le couple Django / Schultz, c’est bel et bien de montrer qu’un mensonge cinématographique ne vaut pas mieux qu’un mensonge historique ou qu’un mensonge intime. L’important, c’est de remplacer une image fausse par une image juste. Mais c’est «juste une image», comme le rectifiait Godard, dont Tarantino est aussi un disciple. S’il en fallait une pour résumer ce Django unchained qui restera longtemps dans les mémoires, ce serait celle du héros, iconisé jusqu’aux bottes, qui s’apprête délivrer sa belle, avançant au ralenti et flingues aux poings sur fond de hip-hop. Enfin libre !

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