« Adamo c'est pas de la merde »

Adorable et atrabilaire à la fois, aussi vif que largué, direct autant que sibyllin, Christophe tel qu'en lui-même, nous a accordé une "interview coq-à-l'âne" précédé d'un petit jeu du chat et de la souris dicté par son emploi du temps. Où il est question de son Intime tour de passage au Radiant-Caluire, de la difficulté d'apprendre le piano, de rapport au temps, de connerie, de cinéma, d'Adamo, et de pétanque au Jardin du Luxembourg... Bref, un soir de décembre avec la petite voix d'un grand bonhomme. Propos recueillis par Stéphane Duchêne.

Christophe : Ah enfin, j'arrive à vous attraper... Là je suis un peu crevé. 18 heures par jour c'est fatigant. Je sais pas si c'est pareil dans votre job à vous mais je me dis que moi à mon âge je ferais mieux de me reposer.

 

Vous vivez toujours autant la nuit ?

C'est assez mitigé. En ce moment je me lève vers 7h 30 / 8h pour faire des radios, alors bon... (Il réfléchit, confus)...mais ce n'est pas la peine d'en parler parce qu'après je n'aurai plus de voix pour vous répondre.

 

Comment est né l'idée de cet Intime tour : vous en solo, peu de dates ?

Ca vient complètement de la prod'. Ce n'est pas du tout une idée à moi. Comme je ne suis pas pianiste, organiser une tournée sur une thématique de piano m'oblige à apprendre beaucoup de choses. C'est très intéressant, c'est très bénéfique, mais c'est très dur. Je ne sais pas si je serai prêt pour les concerts... mais en tout cas j'y serai quand même.

 

Qu'est-ce qui est prévu : un mélange de morceaux récents et de classiques ?

Il n'y aura pas ou peu de morceaux des derniers albums parce qu'au piano c'est injouable. Je suis en train de gamberger... de chercher des idées... c'est ça qui m'épuise, parce que maintenant eh ben, il faut le faire.

 

Pourquoi avoir accepté ce projet s'il est aussi pesant ?

Parce que c'est un plaisir de voyager. Si j'ai dit oui, au départ c'est parce que j'avais envie d'aller me promener. J'étais un petit peu coincé à Paris depuis pas mal de temps et je trouvais ça amusant d'aller voir des gens, des villes, dormir dans des hôtels... Et puis je suis fier de découvrir réellement le piano parce que je suis un mec de synthétiseur. Ce n'est pas du tout la même technique et je ne connais pas la musique. Donc pour prendre mes repères avec des chansons qui ne sont pas dans la même tonalité, c'est compliqué. Quand il m'est arrivé de composer des chansons au piano j'ai joué à vue mais sur vingt chansons on ne peut pas jouer à vue. J'ai donc dû apprendre ce qu'était un fa dièse, un do dièse, un si bémol. Je suis vraiment au départ de tout ça.

 

Le fait de continuer à apprendre semble également être un moteur...

Oui, j'ai l'impression de revenir à mes treize ans quand j'ai eu ma première guitare dans les mains. Bon, ça ne sera pas un concert de grand pianiste. La voix primera, accompagnée discrètement au piano avec le peu que je saurai faire et j'espère que ce sera beau quand même. Pour vous donner une comparaison valable – et l'intéressé n'en serait pas troublé – je pense que William Sheller est un très, très bon pianiste arrangeur qui connaît la musique sur le bout des doigts et l'instrument lui sert énormément pour exprimer ses mots. Moi, ce sont mes mots que je vais essayer de faire résonner sur des accords qui je l'espère seront justes. Je ne sais pas si c'est intéressant pour les gens qui savent qu'en principe chez moi tout est assez précis – et précieux – mais pour des touristes qui ne me connaîtraient pas, voyez-vous, le déplacement vaudra peut-être le coup.

 

Vous aviez été étonné pour la tournée « Aimer ce que nous sommes » de vous découvrir un nouveau public...

Oui, mais vous savez, ce public je l'ai dans la rue déjà. Je le vois quand je vais jouer aux boules au [Jardin du] Luxembourg, quand il fait beau pour me relaxer un peu le dimanche. Et c'est vrai que j'ai la chance d'avoir un public chez les jeunes étudiants d'Assas – je dis d'Assas parce que c'est rue d'Assas et que c'est ma promenade hebdomadaire, hein ? En revanche, je ne sais pas si le public qui a aimé Aline connaît ce que je fais aujourd'hui mais moi j'impose ce que je fais, on est d'accord ?

 

Justement, tout au long de votre carrière dont vous venez de fêter les 50 ans...

(Il coupe, agacé) Ce sont les gens autour de moi qui ont voulu ça mais moi je ne fête pas mes 50 ans de carrière. Je ne suis pas carriériste, alors fêter 50 ans de carrière quand on n'est pas carriériste c'est franchement une grosse connerie.

 

...Quoi qu'il en soit, vous êtes toujours parvenu à être à la fois dans l'ère du temps et dans votre monde, est-ce parce ce qu'à l'inverse de beaucoup de chanteurs de votre génération vous vous plaisez à vivre dans un présent perpétuel ?

Je suis du présent, comme vous l'avez dit. Je n'ai pas de passé derrière moi, je sais juste que je vieillis parce que je ne suis quand même pas si con.

 

Vous n'avez aucun regard sur ce qu'a été votre carrière ?

Aucun regard, je ne sais pas... Je suis comme je suis, je ne vais pas me refaire. J'ai certains défauts, pour les gens : pour mon entourage comme pour ceux qui ne pensent pas comme moi. Mais les gens ne sont pas à ma place. (Il réfléchit puis enchaîne, comme une porte de sortie)... Pour mon prochain album qui, je l'espère, sort en septembre et qui est complètement maquetté – ce qui est l'essentiel parce que ce qui compte c'est que les chansons existent – on va encore trouver une nouvelle couleur, l'évolution d'un mec. C'est tout ce qui m'importe.

 

Depuis quelques albums on vous sent plus soucieux de la texture et du climat sonore de vos chansons que du reste...

Moi ce sont les synthétiseurs qui sont ma palette sonore. Ce qui me plaît aussi c'est de rechercher à travers ça, des sons plus typiques, de violoncelles, de harpe, qu'on va encore trafiquer, hein, pour lui donner la couleur qu'on aime. Alors trafiquer, ça veut dire ne pas faire du classique, mais obtenir des sons qui font la différence. Aujourd'hui, ce n'est plus la mélodie qui l'emporte, parce que les mélodies, franchement, on les a toutes entendues. Ce qui compte c'est la robe. Avant, il y avait le tissu, avec de très jolies mélodies et aujourd'hui, on travaille davantage l'esthétique de la robe. Ce qu'il faut être c'est un grand designer de sons.

 

Pourtant, sur vos derniers albums, s'il y a effectivement un important travail sonore, vous ne délaissez pas complètement les mélodies, loin de là. Certains morceaux sont même, à leur manière, très accrocheurs.

Ce sera d'autant plus vrai avec le prochain. Le prochain ce n'est que de la mélodie, c'est un miracle, je ne sais pas comment j'ai fait. J'ai dû être inspiré. Des mélodies toutes simples, ça va être vachement bien.

 

Cela va s'appeler le Paradis retrouvé, en référence à...

(Il coupe, effaré) Ah non pas du tout, c'est sûrement pas mon prochain album. Ca c'est un truc qui a été créé à partir de cassettes et de DAT qui traînaient chez Francis Dreyfus (immense producteur français, fondateur des disques Motors, label sur lequel Christophe a rencontré quelques-uns de ses plus grands succès, NDLR) et que BMG avait adoré. Moi je n'en voulais pas du tout de ce truc là au début. Et puis quand Francis Dreyfus a disparu j'ai dit « je vais lui faire un hommage : puisqu'il le voulait, je vais sortir ces bribes ». Il n'y a même pas de textes en français, c'est du yop (du yaourt en langage Christophe, NDLR). Mais ce n'est pas du tout mon nouveau disque. J'aimerais bien savoir qui vous a fait passer ça...

 

C'est sur votre site internet...

Bon ben je vais pouvoir leur dire deux mots parce qu'ils sont toujours aussi cons. (Enervé) Vous direz bien que Christophe pense que les gens de son site internet sont toujours aussi cons. (Silence) Non, mais c'est bien, c'est comme ça qu'on avance, parce qu'il y a trop de mecs qui disent trop de conneries. C'est pour ça que tout s'écroule, que tout merde...

 

Pour revenir à vos chansons, elles ont sur vos derniers albums quelque chose de très cinématographique, vous parlez beaucoup de travail de collage, de montage et vous êtes par ailleurs connu pour votre cinéphilie (lors d'une rétrospective Fellini, Christophe avait prêté une des rares copies originales de La Strada à Henri Langlois, alors directeur de la Cinémathèque, tirée de sa collection personnelle, NDLR). Auriez-vous pu être cinéaste ? Et de quel cinéaste auriez-vous été proche ?

Moi mon préféré c'est Lynch, parce qu'il s'intéresse aussi à ce qu'il y a à côté du cinéma, il fait de l'art, de la photo, de la création sous toutes ses formes. (Il réfléchit) Souvent, quand ils ne vous voient plus les gens pensent que vous vous êtes faits virer. Je réponds souvent que si vous ne m'avez pas vu pendant un moment c'est parce que je faisais autre chose. (Il revient au sujet) Alors voilà, on parle de Lynch, des grands moments de Cronenberg, de Godard, de Truffaut, de Kubrick. Quand je vois un film coréen comme Printemps, Eté, Automne, Hiver et Printemps, je trouve ça splendide, c'est bien non ? Vous l'avez vu ? Là on est en plein dans le tableau...

 

Avez-vous vu Drive de Nicolas Winding Refn ? Ce film semble avoir été fait pour le passionné de bolides, de cinéma et de musique électronique que vous êtes...

J'ai adoré l'acteur mais c'est un film qu'il faudrait que je me repasse. Je l'ai vu au cinéma à l'Odéon mais je n'étais pas dans les meilleures dispositions pour le voir. Malgré tout j'en garde un bon souvenir. Puisqu'on parle de voitures, j'aime bien Crash de Cronenberg, Christine de Carpenter... Et puis The Last Picture Show bien sûr. Je vous en avez parlé la dernière fois, non ? Je n'ai pas de mémoire, alors je répète toujours les mêmes trucs... A propos de Drive, ce qui est drôle c'est que je connais un peu tous les protagonistes de la musique de ce film...

 

Vous êtes assez lié à la jeune génération musicale qui vous voit comme une icône et vous sollicite beaucoup. Est-ce important pour vous d'y répondre, de donner à cette génération ?

Disons que j'ai la chance d'être bien aimé par des mecs que j'aime bien. Par exemple, je ne sais pas quelle relation il a avec les autres, mais j'aime beaucoup la relation que j'ai avec Raphaël, un mec passionné par son art. Son évolution sur le dernier album est vraiment intéressante. Là, je dois faire aussi un truc avec les BB Brunes, vous voyez qui c'est, les BB Brunes ? Il y a plein de jeunes qui veulent faire des trucs avec moi. Je prépare quelque chose avec Cascadeur. Vous connaissez Cascadeur ? (Là visiblement, il attend une réponse)

 

Oui, oui...

Il veut que je participe à son nouvel album... Mais ça ne m'a pas empêché de faire un truc avec Adamo. La honte fait partie du plaisir... (Au bord de l'impair, il réfléchit) Attention avec Adamo, il n'y en a pas, de honte, au contraire !

 

Êtes-vous encore en contact avec d'autres gens de cette génération, avec laquelle vous avez débuté il y a 50 ans ?

Non, pas du tout. Le seul que je vois c'est Adamo, parce que c'est un mec bien. C'est un grand, c'est tout. Adamo c'est pas de la merde, il a fait des chansons qui déchirent.

 

Vous faites partie d'une catégorie de franc-tireurs avec, disons, Gérard Manset ou feu Alain Bashung, qui creusent leurs sillons, avec une exigence particulière...

(Il coupe) Oui, je suis calé sur ma ligne d'horizon, comme l'était Alain...

 

...Sachant les difficultés du business musical comment parvenez-vous à concilier cette exigence artistique extrême et celles de l'industrie musicale ?

Je vous arrête tout de suite, moi je suis sur la route de ma vie et le reste ne m'intéresse pas. Personne dans le show-biz ne prend de décision pour moi. C'est comme ça depuis que je suis né. Enfin, né dans la musique en tout cas...

 

Cela rejoint un peu ce que vous avez déclaré un jour, à savoir que « quand on n'est que l'acteur de son film, on est foutu... »

(Désarçonné) Je dis des fois des trucs comme ça que personne ne comprend, même pas moi...

 

Au contraire, on peut y voir deux sens pas forcément contradictoires : d'une part qu'il faut être maître de sa propre vie – ce que vous venez de dire –, d'autre part qu'il ne faut pas faire semblant. Est-ce qu'il vous arrive à vous de jouer un personnage ?

De jouer un personnage dans la vie ? Ca m'est arrivé plein de fois parce que j'adore me faire du cinéma et j'ai adoré me prendre pour quelqu'un d'autre de temps en temps. Ouais, en fait, ça veut dire ça mon truc, bravo, c'est ça. En fait, quand on aime les acteurs et tout ça, on est plusieurs personnages.

 

Mais c'est un cinéma que vous faites avant tout pour vous ?

Ah ouais, faut pas confondre avec les mecs qui friment, qui font du cinéma pour les autres. Moi, je suis acteur de moi-même. (Il s'interrompt)... Bon, je vais pas pouvoir trop parler avec vous parce que j'ai mon professeur de piano qui attend. Ca va aller pour vous ?

 

Ca ira très bien...

En tout cas, vous dites bien que Paradis retrouvé ce n'est pas mon nouveau disque, ça il faut l'écrire en gros. Demain, je vais leur parler aux gens du site internet et leur dire qu'il faut qu'ils apprennent la vie.

 

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