« Nous avons eu beaucoup de chance »

32 ans après la séparation des Young Marble Giants, fragile pilier du post-punk britannique, leur chanteuse Alison Statton, revient sur le court destin d'un groupe qui ne voulait pas de la gloire, son succès, sa séparation et sa reformation surprise sur scène. Propos recueillis et traduits par Stéphane Duchêne.

Comment les Young Marble Giants sont-ils nés ?
Alison Statton : Au départ, nous avions un groupe de reprises avec Stuart (Moxham leader, auteur et compositeur du groupe, NDLR) et Phil (frère du premier, NDLR) dans lequel je faisais les choeurs avec une amie. Nous jouions dans des clubs et de pubs. Quand ce groupe s'est séparé, Stuart avait déjà en tête ce qui allait devenir les Young Marble Giants et nous l'avons suivi.

Mais au départ Stuart ne voulait pas de vous comme chanteuse...
C'est tout à fait vrai. Il écrivait les morceaux et voulait les chanter lui-même. Mais comme Phil (également petit ami d'Alison, NDLR) et moi avions déjà un agrément musical ensemble et que Stuart voulait son frère dans le groupe, il lui a dit « c'est nous deux ou rien ». Ce que j'ignorais complètement à l'époque, je ne l'ai appris que bien plus tard (rires).

Vous êtes connus pour votre son : une basse ronde, des guitares étouffées et votre voix à lafois douce et blanche. Comment est née cette esthétique ?
Pour ce qui est de ma voix, c'était une voix très naturelle. Je n'ai jamais été une chanteuse, ni travaillé ma voix. Stuart était très influencé par le reggae et ça a quelque part modelé le son de ses guitares et de cette basse à la fois vive et mal lunée. La boîte à rythme était fabriquée par le cousin de Stuart et Phil. Comparé aux boîtes à rythme d'aujourd'hui, c'était assez limité mais ça donnait beaucoup de personnalité à notre son, surtout quand on la combinait avec la basse, cette guitare qui tricote, et ce chant un peu léger. Pour nous, ce son était une manière de réagir au punk, qui était très excitant et avait beaucoup de qualités mais à rebours de ce son débordant et saturé, nous voulions créer quelque chose de plus intime et de plus spacieux, de moins intense.

Dans son livre « Rip It Up and Start Again », Simon Reynolds décrit votre musique comme une « musique introvertie pour gens introvertis »...

Il faut reconnaître que c'est plutôt bien vu. Ca parle à beaucoup de gens. Si vous écoutez la musique aussi bien que les paroles, ça reflète ce que nous faisions. (Elle réfléchit) Oui, je pense que c'est une bonne description. Ce qui ne veux pas dire que notre but était de ne s'adresser qu'aux introvertis (rires).

Vous avez beaucoup été décrit comme un groupe « a-rock 'n' roll »... Que ce soit dans votrecomportement, votre musique ou vos ambitions... Le cirque rock 'n' roll semble ne vous avoir jamais intéressé...

Personnellement, j'aimais faire de la musique mais je n'avais jamais espéré une seconde que ça aille plus loin. C'était évidemment un peu différent pour Stuart qui envisageait même d'émigrer à Berlin, mais davantage dans une perspective de création et de progression artistique. Il était simplement porté par son projet mais absolument pas par l'idée d'être une rock star. Au point que nous avons tous été surpris quand on nous a proposé un contrat. Nous nous attendions à tout sauf à en signer un un jour.

Comment le succès est-il arrivé alors ?
Nous n'avons même pas eu besoin de forcer les choses. Pas du tout. D'ailleurs nous n'avions fait que très peu de concerts. Une fois notre groupe de reprises dissous, il est devenu très difficile de trouver des salles où jouer. A Cardiff, les pubs et les clubs ne voulaient que du rock et de la soul. Il n'y avait pas de place pour les groupes comme nous, à l'exception d'une petit communauté basée au Grassroots Coffee Bar. C'est là que nous avons rencontré le groupe Reptile Ranch qui venait d'arriver à Cardiff (son leader Spike jouera par la suite avec Alison au sein de Weekend, NDLR). Ils sont devenus nos plus grands fans et nous avons commencé à faire des concerts ensemble. Ils avaient un côté très activistes et ont décidé qu'il nous fallait enregistrer un album regroupant tous les groupes du Grassroots Coffee Bar. Chaque groupe pouvait enregistrer un long titre ou deux titres courts. C'est ce que nous avons fait (la compilation, baptisée Is the war over ?, éditée à 2500 exemplaires et sur laquelle figurent deux titres des YMG est aujourd'hui introuvable, NDLR). Le disque a fini par atterrir chez Rough Trade à Londres qui le vendait. Ils ont aimé nos titres et ont demandé à entrer en contact avec nous. Ils nous ont tout de suite proposé d'enregistrer un disque et comme nous avions de quoi faire un album ils ont dit « ok, faisons un album ! ». C'est arrivé comme ça, on a eu beaucoup de chance.

A l'époque, être originaire de Cardiff et réussir à Londres n'était pourtant pas si courant...
Ca l'était de plus en plus. Nous sommes arrivés au bon moment. Avec tout ce qu'il se passait à Manchester notamment, la décentralisation était en marche et il était plus facile de susciter l'intérêt de Londres. En réalité, nous y avons eu beaucoup plus de soutien qu'à Cardiff où les gens n'écoutaient que du rhythm & blues, de la soul et du rock. A Londres, nous nous sommes rapidement sentis comme des poissons dans l'eau, tout le monde semblait tellement plus ouvert et cool. C'était vraiment excitant.

Colossal Youth fut la deuxième meilleure vente de l'histoire de Rough Trade et un vrai succès critique, pourquoi vous être séparés aussi vite après un seul album et un tel succès.
Colossal Youth avait été réalisé à partir des matériaux dont nous disposions, explique simplement Alison, il n'y avait pas de suite. Et puis Stuart a toujours voulu aller de l'avant et envisageait déjà de passer à autre chose musicalement, ce qu'il avait d'ailleurs fait avant la séparation du groupe (via The Gist dont Etienne Daho reprit le tube Love at First Sight sous le titre Paris, Le Flore, NDLR). Nous avons aussi beaucoup tourné et ça a créé beaucoup de lassitude.

Pourquoi avoir décidé de remonter sur scène il y a quelques années ?
Ce n'est pas quelque chose qu'on a vraiment décidé. Quand Domino Records a réédité Colossal Youth, en 2007, ils nous ont demandé de jouer au festival du livre de Hay-on-Wie, un événement littéraire considérable au Pays de Galles. C'est un très bel endroit et on s'est dit que ce serait agréable de s'y retrouver pour un concert. Beaucoup de nos amis étaient présents, des gens qui nous avaient vus dans les années 80, un public génial. C'était fantastique mais ça n'était pas censé aller plus loin. Dans le public se trouvait également quelqu'un de l'agence Julie Tippex (qui les fait tourner aujourd'hui, NDLR). Ils ont insisté pour qu'on vienne jouer en France et nous avons d'abord refusé. Ils ont été très persuasifs et nous nous sommes dits « ok, faisons juste un concert à Paris ». C'est comme ça que les choses ont recommencé. Nous ne sommes pas repartis sur les routes, mais faisons des concerts de temps à autres, des festivals.

Vous apprêtez à jouer dans un festival de jazz ce qui peut paraître étrange pour un groupe comme le vôtre...

Cela semble très bizarre en effet mais je fais toujours confiance aux gens qui s'occupent de notre booking. Et puis c'est une chose qu'on a vraiment envie de faire. On a vraiment hâte. On a découvert ce groupe avec lequel on va jouer : Chromb !. J'ai regardé des vidéos d'eux sur You Tube il y a quelques jours et c'est vraiment un groupe fantastique. Leur batteur est incroyable.

Young Marble Giants a influencé des groupes aussi différents que Beat Happening, The Cure, Nirvana, The XX... Etes-vous surprise par l'éclectisme de vos héritiers ?
C'est fascinant de voir tous ces groupes revendiquer notre influence. C'est comme avoir des enfants tous très différents parce que leurs gènes sont remontés très loin en arrière. Chacun semble avoir entendu quelque chose dans notre musique qu'il s'est approprié en y ajoutant sa personnalité.

Ne pensez-vous pas que le fait de n'avoir produit qu'un seul et unique album a contribué a renforcer votre statut de groupe culte ?

On dit qu'un premier amour bref et intense reste dans le cœur pour toujours. Même si faire un seul album n'était en aucune manière prémédité, nous avons dû être ce premier amour. Le fait est que les histoires d'amour un peu trop longues finissent toujours par irriter d'une manière ou d'une autre (rires).

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