L'Écume des jours

L'Écume des jours
De Michel Gondry (Fr, 2h05) avec Romain Duris, Audrey Tautou...

Avec cette adaptation du roman culte de Boris Vian, Michel Gondry s’embourbe dans ses bricolages et recouvre d’une couche de poussière un matériau littéraire déjà très daté. Énorme déception. Christophe Chabert

Plus madeleine de Proust adolescente que véritable chef-d’œuvre de la littérature française, L’Écume des jours avait déjà fait l’objet d’une adaptation cinématographique, devenue difficile à voir pour cause de gros échec à sa sortie en salles. Le cinéma français ayant redécouvert les vertus de son patrimoine littéraire, voici donc Michel Gondry qui s’y colle.

Le moins que l’on puisse dire est que, là où beaucoup auraient jugé l’univers métaphorico-poétique de Vian ardu à transposer à l’écran, Gondry est face à lui comme un poisson dans l’eau, trouvant une matière propice à déverser toutes ses inventions visuelles. Trop propice, tant les premières minutes du film fatiguent par leur accumulation d’idées passées au broyeur d’un montage hystérique. On n’a tout simplement pas le temps de digérer ce qui se déroule sous nos yeux, Gondry enchaînant à toute blinde les trouvailles, multipliant les accélérés, les changements d’échelle ou les trucages à la Méliès.

D’une certaine manière, sa fidélité à Vian est déjà un handicap : là où il aurait pu faire le tri, il préfère empiler ; là où il devrait synthétiser, il choisit de saturer. Mais surtout, tout cela est dans le fond extrêmement laid. Le cinéaste bricole des trucs comme s’il était un gamin dans sa chambre ou s’amusant sur un vaste terrain de jeu, sans jamais jeter un œil aux gens à côté de lui pour voir leurs réactions. D’où le sentiment d’assister à un film assez autiste, une œuvre coincée dans une bulle de savon et qui ne veut surtout pas en sortir.

Anachronique

On l’a dit, le film suit assez scrupuleusement le roman, que ce soit dans sa trame narrative (Colin rencontre Chloé et l’épouse, avant que celle-ci ne tombe malade à cause d’un «nénuphar dans le poumon»), ses personnages secondaires (notamment Chick, obsédé par la figure de Jean-Saul Partre) mais aussi l’époque dans laquelle le livre se déroule : le Paris de la fin des années 40, que Vian moquait avec d’autant plus de connivence snob qu’il en était une des figures emblématiques.

Des échos qu’une adaptation pourrait susciter aujourd’hui, Gondry n’en garde qu’un seul : le chantier des Halles en construction se confond avec celui, en rénovation, de Paris en 2012. Pour le reste, à part une sorte de proto-web et quelques clins d’œil plus ou moins pertinents (Simone, la voix de la SNCF, qui joue les animatrices de patinoire), il n’y a strictement rien là-dedans qui ne semble daté. La question du travail, par exemple, n’évoque rien pour le cinéaste, qui la reproduit telle qu’elle est dans le roman, sans trop se soucier de l’anachronique dénonciation des marchands de canon ou du travail à la chaîne. Sans parler des dialogues, que Gondry a conservé sous leur forme littéraire, et qui sonnent surtout comme de la mauvaise télévision.

La première partie est la plus pénible, car la seule chose qui a un tant soit peu résisté au temps dans L’Écume des jours, c’est l’histoire d’amour. Mais Gondry étant un cinéaste particulièrement chaste, il peine à faire exister un quelconque désir ou une forme de sensualité chez le couple Colin-Chloé. Il faut donc attendre que le récit vire au drame pour que le film finisse par charrier un minimum d’émotions. Et que Gondry, en rétrécissant les murs de l’appartement et en passant de la couleur au noir et blanc, finisse par calmer sa machinerie et regarder un tant soit peu ses personnages.

De l’eau dans le jazz

C’est là où, cependant, le bât blesse encore. En se dotant d’un casting all stars, Gondry a surtout mal distribué la plupart des rôles. Ne parlons pas de Gad Elmaleh, en passe de devenir notre bête noire à force d’inexpressivité et de satisfaction affichée à l’écran ; oublions Omar Sy, qui fait le métier mais qui a quand même bien du mal à passer pour le dandy séduisant qu’il est censé être. Et n’évoquons pas cette manière très nouveau riche de faire défiler des comédiens célèbres le temps d’un caméo sans intérêt (Laurent Lafitte, Alain Chabat, Natacha Régnier ou Philippe Torreton, ridicule en Jean-Saul Partre).

Il vaut mieux se concentrer sur le couple Duris-Tautou pour comprendre la profondeur du problème. Duris est un acteur inégal, en général raccord avec la qualité du film dans son ensemble. Ici, il se repose sur les deux états de son personnage, félicité et inquiétude, mais n’en trouve jamais ni la légèreté, ni la justesse. Quant à Audrey Tautou, dont on apprécie depuis toujours le naturel, il serait temps qu’elle cesse de jouer les post-adolescentes pour s’essayer à des rôles plus matures. Déjà trop âgée dans Thérèse Desqueyroux, elle n’est guère plus crédible en amoureuse naïve ici. Cela en dit long sur un film où les tâches semblent avoir été trop bien séparées : à Gondry l’univers baroque et bricolo, aux producteurs le soin de le peupler de visages connus.

Cela étant, même le choix de Gondry s’avère discutable. Il est avant tout un cinéaste pop, et le voilà aux commandes d’un film parfumé au jazz de Saint-Germain-des-Prés. La preuve se trouve d’ailleurs dans la première bande-annonce du film : avec le renfort sonore d’un tube indé contemporain, toute l’imagerie de Gondry prenait grâce et légèreté, notamment cette danse improbable où les jambes des personnages se transforment en longues barres en latex. Une superbe idée de clip qui, une fois développée dans des scènes entières, paraît terriblement ringarde et répétitive, à l’image du film dans son ensemble.

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