Cannes ou le petit air des (h)auteurs

Le festival de Cannes a à peine commencé, et il est déjà temps de pointer les déceptions et les bonnes surprises de sa sélection qui, une fois n’est pas coutume, ne sont pas là où on les attendait. Christophe Chabert

Bizarre, bizarre. Alors qu’on attaquait plutôt confiant ce 66e festival de Cannes, sa compétition nous a assez vite brinquebalé d’un sentiment à l’autre, au point de ne plus savoir dès le troisième jour à quel saint se vouer. Ainsi, que pouvait-on attendre du Gatsby le magnifique signé Baz Luhrmann en ouverture ? Pas grand-chose, sinon un film tapis rouge calibré pour monopoliser l’attention et garantir le minimum festif pour lancer la grand-messe cannoise. Surprise, Gatsby vaut infiniment plus que cela, et Luhrmann a réussi à s’emparer de manière fort pertinente du roman de Fitzgerald, cherchant à travers les ruptures de sa mise en scène à en capter les humeurs. De l’euphorie 3D pleine d’anachronismes pop de la première partie à la progressive nudité d’une seconde heure qui plonge dans le mélodrame, mais surtout dans le spleen et les regrets, Gatsby le magnifique enchante et déchante en deux temps et, bien sûr, beaucoup de mouvements — à commencer par ceux, parfaitement dosés, d’un impressionnant Leonardo Di Caprio.

À l’inverse, on pouvait légitimement espérer de François Ozon, qui n’avait pas goûté à la compétition cannoise depuis Swimming pool, qu’il se surpasse avec Jeune et jolie. La déception est là, patente, avec ce film certes maîtrisé, mais qui laisse l’arrière-goût un peu déplaisant d’une œuvre sournoisement moralisatrice. Ozon va trop loin dès son point de départ en faisant passer sans transition son héroïne, 17 ans à peine, du statut de vierge à celui de putain. Et même s’il s’évertue ensuite à bousculer ce cliché judéo-chrétien à la misogynie flagrante, on le sent beaucoup plus à l’aise avec le regard des adultes qu’avec les agissements de cette adolescente à la fois perdue et très déterminée, personnage dans le fond assez antipathique et manipulateur rappelant en version extrême l’ado de son précédent et nettement plus ludique Dans la maison.

La foire aux vanités

Surtout, Ozon adopte, comme beaucoup de cinéastes au cours de ces trois premiers jours de la sélection officielle, un point de vue surplombant et sentencieux sur les sujets qu’il aborde. The Bling ring de Sofia Coppola, présenté en ouverture d’Un certain regard, en offrait une autre démonstration : incapable de trouver la bonne distance et la mise en scène appropriée pour raconter ce fait divers trouvé dans un article de Vanity Fair — des ados plutôt aisés de L.A. qui dévalisent les villas des stars, Coppola finit par se réfugier derrière un discours sardonique où la jeunesse, Internet et l’Amérique sont mis dans un même sac de ricanements. Autrefois aussi fascinée que ses personnages par le clinquant, la mode et l’opulence, la cinéaste semble aujourd’hui faire un mea culpa un peu ridicule avec ce film assez creux et inconséquent.

C’est la même hauteur, l’arrogance en plus, que l’on retrouve dans Heli d’Amat Escalante : sous couvert de désespoir social et d’enfer urbain, le cinéaste mexicain, qui n’est pas produit par Reygadas pour rien, balance une suite de séquences racoleuses et extrêmes assemblées avec d’aberrantes facilités d’écriture — il utilise notamment le procédé le plus grossier qu’on ait vu depuis longtemps pour présenter son personnage principal — et filmées pour qu’aucun détail dégueu n’échappe au spectateur, qui en sort lessivé et accablé. Au nom du film coup de poing, Escalante s’autorise surtout un film repoussoir qui dissimule beaucoup de bêtise derrière sa misanthropie.

Passé et présent

Asghar Farhadi dans Le Passé a au moins choisi d’être en permanence à la hauteur de ses personnages. Délocalisé en France, son cinéma y a perdu un peu de ce qui faisait son charme : ici, tout est assez propret, léché, loin de la caméra à l’épaule et de l’urgence d’Une séparation. Et Farhadi a du mal, dans la dernière demi-heure, à ne pas se laisser déborder par ses qualités de scénariste virtuose avec une série de révélations à la chaîne qui paraissent assez fabriquées. On peut aussi lui reprocher de construire l’ensemble des enjeux du film autour d’une trinité faute-aveu-pardon assez insistante ; mais, par son sens étudié du non-dit et sa patience à capter, à travers une impressionnante direction d’acteurs, la complexité des rapports entre ses personnages, Farhadi confirme une fois de plus son importance dans le cinéma mondial — position à la fois enviable et traître, on verra au palmarès…

Mais le meilleur film qu’on ait vu pour l’instant à Cannes, c’est celui de Jia Zhang-ke, A touch of sin. De la part d’un cinéaste ayant fait sa réputation avec un cinéma plutôt contemplatif, cette fresque en quatre parties se promenant de genre en genre, du western à la romance adolescente en passant par le polar ou le mélodrame et balançant à intervalles réguliers de spectaculaires déflagrations de violence, A touch of sin a de quoi défriser. Jia signe un peu son Holy motors, un film-monde à l’impureté revendiquée, qui s’appuie sur deux béquilles puissantes pour unifier son projet : une mise en scène constamment soufflante et un propos très fort sur la mort de l’idéal communiste en Chine, laminé génération après génération par un libéralisme qui a annihilé toute forme d’espoir chez sa jeunesse. Un regard sur le cinéma et sur le monde : pourvu que les futurs films cannois soient à la hauteur de ce premier choc !

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