Cannes - Jours 5 et 6 : Mauvais genres

"Shield of straw" de Takashi Miike. "The Last days on mars" de Ruairí Robinson. "Blue Ruin" de Jeremy Saulnier. "Borgman" d’Alex Van Warmerdam.

C’est une question qui revient chroniquement sur le tapis concernant les sélections cannoises. Doivent-elles s’ouvrir au cinéma de genre, et éviter ainsi de vivre repliées sur un cheptel d’auteurs qui ont vite fait de s’enfermer dans la formule du film pour festivals ? Il faut reconnaître à Thierry Frémaux d’avoir réussi quelques beaux coups en la matière dans le passé : on se souvient de l’accueil triomphal réservé au Labyrinthe de Pan ou à Drive.

Le polar de Takashi Miike devait servir de caution genre au sein de la compétition cette année, mais l’affaire a tourné à l’eau de boudin pure et simple. Shield of straw a même quelque chose d’une grosse erreur de casting, comme un film du marché qui se serait égaré sur le tapis rouge du Grand Théâtre Lumière… Miike est un cinéaste inégal et éclectique, mais au cours de sa longue carrière, on ne l’avait jamais vu raté à ce point un de ses films — qui, il est vrai, n’ont pas tous eu droit à une distribution française. Dès le début, les personnages exposent avec un manque élémentaire de subtilité scénaristique les enjeux : un jeune criminel, enfermé pour l’agression d’une fillette, a été relâché, et s’est empressé de récidiver. Problème, sa nouvelle victime est la petite fille d’un vieillard richissime qui met sa tête à prix contre un million de yens. La police délègue donc une équipe pour le protéger lors de son transfert vers une prison à Tokyo, mais la paranoïa est partout, chaque citoyen devenant un chasseur de prime potentiel prêt à tout pour buter le gamin.

En plus du bavardage didactique incessant qui sert de dialogue, Shield of straw est joué avec les pieds, et atrocement filmé. L’image est moche, l’action découpée n’importe comment, l’intégration des nouveaux médias (internet, portables) se fait sans aucune réflexion esthétique… Quant aux moments spectaculaires, ils tiennent de la série B bâclée. Miike n’a jamais été un virtuose, mais de là à signer une mise en scène digne d’un direct to video, il y a un pas qu’on ne l’imaginait pas franchir.

Et on ne parle même pas du discours politique sous-jacent à ce navet. En gros, la peine de mort, c’est bien, à condition que cela soit fait proprement par l’état et la justice. Aucune dialectique là-derrière, juste une ode façon Olivier Marchal à la bravoure de ces flics qui vont permettre de retirer définitivement de la circulation ces putains de délinquants pervers. L’accueil catastrophique réservé à Shield of straw en fait en tout cas le premier film mort-né du festival. On ne va pas forcément pleurer là-dessus.

Du côté de la Quinzaine — oui, on a enfin un peu le temps d’aller traîner du côté de la Quinzaine, dont la sélection était prometteuse sur le papier — son délégué général Edouard Waintrop a commis le même genre de faux-pas en présentant le ridicule The Last days on mars de Ruairí Robinson, un premier film qui lui aussi semble promis au mieux à la VF en multiplexe, au pire aux bacs à soldes DVD.

Ça ne part pas trop mal visuellement, avec une très belle tempête de sable martienne et une certaine nonchalance pour décrire cette communauté d’astronautes vivant leurs dernières heures sur la planète rouge. Ça se gâte assez vite lorsque l’un d’entre eux décide, le con, d’aller explorer une fosse où il pense avoir découvert une forme de vie. Évidemment, il va en ressortir infecté par une «bactérie virulente» qui le transforme en zombie aux dents longues et au visage noirci — qu’on nous rende les fantômes martiens de Carpenter, bien plus fascinants.

Ensuite, c’est Mission to Mars meets 28 jours plus tard, soit un produit opportuniste, aux rebondissements prévisibles, aux dialogues indigents et au casting truffé de comédiens en quête désespérée de cachets. Liev Schreiber, Elias Koteas ou la belle Romola Garai vont consciencieusement plomber leur carrière dans ce machin sans âme ni originalité, qui passe une grande partie de son temps à filmer en caméra secouée des gens qui se sautent dessus avec des lampes qui font pimpon. À Gérardmer, on ne dit pas ; à Cannes, ça fait tâche.

En fait, c’est quand des cinéastes s’empare des codes du genre et les détourne vers des projets très personnels et en définitive, inclassables, qu’il réussissent à trouver leur place dans les diverses sélections. C’était le cas de l’excellent A touch of sin — toujours dans notre top 3 des films de la compétition ; ça l’est aussi pour Jeremy Saulnier et son formidable Blue ruin, grosse révélation du côté de la Quinzaine.

Dwight est un clochard barbu et hirsute, qui dort dans sa voiture et récupère sur les plages ou dans les fêtes foraines de quoi se nourrir. Un matin, une femme flic lui demande de la suivre car elle a une nouvelle à lui annoncer. En l’occurrence, que l’assassin de ses parents va être remis en liberté après dix ans de prison. Il décide donc d’aller accomplir sa vengeance et de liquider l’assassin.

Loi du talion, encore ? Pas si simple. Dwight n’a rien d’un tueur professionnel, froid et impitoyable. C’est un être doux, sensible, constamment submergé par la violence qu’il déclenche et sidéré par l’absurdité de son projet. C’est aussi la force de l’acteur qui l’incarne, le génial Macon Blair : d’abord sosie mutique de Zach Gallifianiakis, il devient, une fois rasé et peigné, un double américain de Ricky Gervais période Extras. La comparaison avec deux acteurs comiques n’est pas innocente : malgré la sauvagerie de certaines séquences, Blue ruin possède un humour très particulier, qui n’est pas sans rappeler les premiers films des Coen — le sujet, lui, qui évoque la rivalité sanglante et tragique entre deux familles qui ne pensent qu’à s’anéantir, fait penser à Shotgun stories de Jeff Nichols.

Jeremy Saulnier s’affirme ainsi comme un metteur en scène précis et méticuleux, qui déploie des trésors de détails pour faire exister ses situations, même quand celles-ci consistent en de longues attentes de la violence à venir ou dans la résolution dérisoire de problèmes très concrets. C’est aussi un impressionnant architecte visuel, dont chaque image imprime durablement la rétine. C’est enfin cette façon de décrire l’Amérique comme un repère de tarés armés jusqu’aux dents, qui peuvent alternativement être de bons gars prêts à aider leur semblable ou des dangers publics capables de dégommer tout ce qui bouge. Dwight ère perdu entre ces deux extrêmes, comme absent à lui-même, vidé de ses émotions.

Ce personnage rappelle d’ailleurs celui qui donne son titre au nouveau film d’Alex Van Warmerdam, Borgman. Lui aussi est d’abord un clochard caché six pieds sous terre, ayant construit un terrier géant dans une forêt flamande. Un clochard, mais qui possède un téléphone portable avec lequel il avertit ses «acolytes» : ils ont été démasqués et un prêtre, un garde chasse et un forgeron sont décidés à leur faire la peau. Borgman trouve refuge dans la maison d’un couple de bourgeois. Il se fait d’abord cogner par le mari, parce qu’il prétend avoir connu il y a longtemps sa femme. Celle-ci, rongée par le remords, finit par lui offrir un lit dans la remise, en échange de sa discrétion.

Présenté en compétition comme une sorte d’invité surprise, Borgman a parfaitement rempli son rôle : difficile de s’attendre à un tel accomplissement de la part d’un cinéaste qui n’avait rien tourné depuis longtemps. Surtout, difficile de savoir ce qui nous attend d’une scène à l’autre, tant Van Warmerdam se met au diapason du plan diabolique imaginé par Borgman et son équipe. Le mot machination colle à merveille à la démarche du cinéaste : à la fois manipulation brillante et mécanique huilée à la perfection, où tout finit par s’emboîter et faire sens sans que jamais l’on puisse anticiper les événements.

Reste à savoir quel est le dessein derrière tout ça. Notamment pourquoi les membres du groupuscule n’expriment jamais aucune émotion et comment ils choisissent leurs victimes. S’agit-il d’une sorte de passage à l’acte anarchisant des damnés de la terre contre la bourgeoisie néerlandaise, raciste, frileuse et obsédée par la réussite sociale ? Ou d’une mauvaise conscience qui rode et menace à tout instant de s’incarner pour semer le chaos et la désolation ? Toujours est-il que Van Warmerdam semble appuyer exactement là où ça fait mal dans le monde d'aujourd’hui. Qu’il le fasse avec autant de style, d’humour et de maîtrise visuelle transformait Borgman en pur film de plaisir, même si celui-ci prend la forme d'un terrible jeu de massacre.

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