Cannes – Jour 8 : Amour (encore)

"All is lost" de J.C. Chandor. "La Vie d’Adèle" d’Abdellatif Kechiche

Sommes-nous fatigués ? Même pas ! Alors que l’on en est à déjà trente films vus lors de ce festival de Cannes, la journée du mercredi nous a remis de l’essence dans le moteur. Bien sûr, il a fallu passer au réveil par l’inutile Only god forgives d’un Nicolas Winding Refn qui a pris un gros melon et se regarde filmer en roue libre. La douche froide festivalière réservée à son film devrait le faire vite revenir sur terre.

Ce fut d’autant plus dingue d’enchaîner avec l’inattendu All is lost de J.C. Chandor, qui possède l’ambition énorme d’être constamment modeste. Chandor, révélé par Margin call, huis clos plutôt bavard et théâtral, en prend ici le contre-pied parfait : entièrement en extérieurs, avec un seul acteur et pour tout dialogue trois mots : «God», «Fuck» et «Help». Avec tout cela, il arrive à faire un grand spectacle qui, exploit, n’utilise aucune des cordes du blockbuster contemporain. C’est pourtant un film catastrophe dans la plus belle tradition du genre, mais une catastrophe circonscrite à un tout petit point au milieu de l’océan : un homme dont le voilier heurte un container et dont le naufrage n’est plus qu’une question de jours.

On peut voir All is lost au moins de trois manières différentes, toutes passionnantes : la plus évidente, c’est donc ce film de survie réduit à ses données les plus élémentaires. Par instants, on a l’impression d’un pitch de Roland Emerich tourné par Alain Cavalier. La première partie notamment montre cet homme sans nom ne jamais céder à la panique, pour déployer à la place un sang-froid et un professionnalisme que Chandor traduit à l’écran par une attention soutenue au moindre de ses gestes. Faire un nœud pour jeter l’ancre, colmater la brèche dans l’embarcation en fabriquant une colle artisanale, tenter de réparer la radio de bord : action, action, action, pas un mot, juste la précision et la méticulosité pour accomplir un objectif.

Deuxième piste, qui découle de tout cela : All is lost est un documentaire sur l’acteur Robert Redford au travail. De tous les dinosaures de Hollywood, Redford est sans doute celui qui, ces dernières années, s’était le plus mis en retrait de la caméra, lui préférant son rôle de réalisateur (inégal) et celui de patron du festival de Sundance. Chandor vient rappeler à point nommé que Redford est en fait un géant du niveau d’Hoffman, De Niro et Pacino. Tout le film tient sur ses épaules, ses mains et son visage, dans une démonstration d’expressivité et d’efficacité au bas mot hallucinante. Chandor le lui rend bien : jamais œuvre n’avait offert un écrin aussi singulier au talent d’un comédien.

Dernière bouée lancée au spectateur : un remake particulièrement retors de Margin call. Qu’est-ce qui déclenche l’accident ? Ce fameux container rempli de chaussures made in China, abandonné en plein océan comme une perte dérisoire au regard d’une production qu’on imagine délirante. Plus tard, Chandor filera à nouveau la métaphore : pendant qu’un homme est en train de sombrer, les affaires continuent, indifférentes à la souffrance et aux appels à l’aide, comme un flux constant que rien ne doit venir ralentir. Au didactisme de Margin call, Chandor préfère ici l’allusion discrète, mais cela ne change absolument rien au fond de sa démarche. Un auteur est né !

Cette année, le festival de Cannes a donné lieu à plusieurs conflits larvés entre les critiques : le Sorrentino, notamment, a cristallisé beaucoup de débats, même si on se rendait compte au fil du temps que les détracteurs les plus acharnés du film n’avaient même pas daigné aller le voir ! Ceux-là qui, sérieusement, traitaient Serge Bozon de génie et son dernier film, Tip Top, de meilleur du festival — on leur renvoie l’ascenseur, impossible de trouver le courage pour aller se farcir la nouvelle livraison du réalisateur de l’immonde La France. Bref, l’unanimité ne semblait pas se profiler à l’horizon, jusqu’à ce qu’Abdellatif Kechiche débarque avec sa Vie d’Adèle, provoquant une communion critique comme on n’en avait pas vu depuis longtemps à Cannes.

Alors oui, La Vie d’Adèle est un chef-d’œuvre, encore plus fort que les précédents Kechiche, en tout cas plus solaire et moins noué. Après avoir vidé un abcès de noirceur jusqu’à l’ultime goutte de pus dans Vénus noire, Kechiche s’empare d’un roman graphique à succès (Le Bleu est une couleur chaude) pour filmer une vraie grande histoire d’amour. Où l’on fait la connaissance d’Adèle, lycéenne passionnée de littérature classique, à l’aube de ses premiers émois sentimentaux. Tout devrait se passer comme prévu, avec un camarade plutôt bien sous tous rapports qui lui fait perdre, sans drame, sa virginité. Mais un regard échangé avec Emma, une mystérieuse fille aux cheveux bleus, puis un baiser langoureux avec une copine de son lycée, l’amènent à se demander si, en fait, elle ne préfère pas le sexe opposé.

Intuition confirmée lorsqu’elle recroise Emma, avec qui elle va nouer une passion charnelle intense, puis partager sa vie. Le génie de Kechiche, c’est de raconter cet amour en laissant planer dans chaque scène la menace de son échec : on ne sait jamais d’où viendra la rupture, car celle-ci peut surgir de partout. De la différence sociale entre les deux filles (l’une venant d’une famille prolo, l’autre ayant pour mère et beau-père deux bobos progressistes un peu ridicules), d’une homosexualité qu’Adèle a malgré tout du mal à assumer, de leurs aspirations (Emma veut être artiste, Adèle s’agrippe à son envie de devenir institutrice) ou bien encore de la routine d’une vie à deux où l’on finit fatalement par faire un peu moins attention à l’autre.

La durée fleuve de La Vie d’Adèle (3 heures, qui passent comme une lettre à la poste), permet à Kechiche de bâtir son film comme un grand observatoire des émotions humaines. Il y a chez lui une croyance absolue dans le pouvoir de la scène : si on arrive à capter tous les états des personnages à un instant précis de leur existence, si on se donne le temps de voir apparaître ce miracle à l’écran, on peut résumer des mois et des années entières de leur vie. D’où ces grands blocs en quasi temps réel reliés par des ellipses béantes de récit, conduisant à une familiarité totale avec Adèle et Emma. On en vient presque à se dire dans sa tête : «Tiens, tu as changé de couleur de cheveu ?», «Ah, mais tu as des lunettes maintenant ?» ou encore «Tu as des nouvelles de ce type que tu avais croisé en soirée et qui avait fait l’acteur arabe de service dans un blockbuster américain ?».

C’est dire si le projet de Kechiche vise une intimité absolue, tout en cherchant, par petites touches, à poursuivre son portrait social de la France d’aujourd’hui. Niveau intime, rien ne dépasse les incroyables scènes de sexe du film. On n’avait jamais vu ça sur un écran, et si Jean-Claude Brisseau découvre le résultat, il risque de détruire par désespoir l’intégralité de sa filmographie. Kechiche, malgré l’absence totale de pudeur de ces séquences, arrive à ne jamais mettre le spectateur dans une position de voyeur, peut-être parce qu’il ne cherche pas à mettre en scène un fantasme (hétéro), mais à recréer la réalité d’un rapport sexuel entre femmes. Cette intimité-là, on la retrouve aussi bien dans les scènes de fête que dans les moments où Adèle découvre son métier d’institutrice ; c’est la même énergie, le même désir d’être dans un présent complet, comme si le film s’inventait sous nos yeux.

Même quand Kechiche tombe dans une certaine lourdeur — les références littéraires du début, très appuyées — il a ce talent de les immerger très vite dans le flux de l’action et de la parole des personnages. Et lorsqu’il s’aventure dans l’observation du monde d’aujourd’hui, de la Gay Pride à une exposition de peintures branchouille, ce n’est jamais pour en tirer des leçons ou se poser en observateur surplombant. La Vie d’Adèle, en cela, est l’anti-Jeune et jolie, que l’on critiquait en début de festival pour son moralisme sournois et son absence totale d’empathie envers une jeunesse qu’Ozon s’empressait d’enfouir sous d’hâtives généralisations. Kechiche, lui, est toujours à la hauteur de ses héroïnes, et ce n’est donc pas un hasard si les deux comédiennes semblent investies corps et âmes dans le projet. C’est le cas d’Adèle Exarchopoulos, mais c’est aussi, et même surtout, celui d’une Léa Seydoux qui envoie du bois, passant en un seul film du statut de comédienne prometteuse à celui d’actrice confirmée, peut-être la meilleure actuellement en France. Si le jury arrive à faire plier le règlement un peu stupide du palmarès, il y a des chances qu’en plus de la Palme, toutes deux repartent avec un fort mérité prix d’interprétation féminine.

Christophe Chabert

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