Cannes, à la Vie, à l'amour…

En couronnant ce qui est incontestablement le meilleur film de la compétition, "La Vie d’Adèle" d’Abdellatif Kechiche, Steven Spielberg et son jury ont posé un beau point final à un 66e festival de Cannes passionnant en son centre, sinon dans ses périphéries. Christophe Chabert

Y croyait-on vraiment ? Imaginait-on Steven Spielberg se lever de sa chaise durant la cérémonie du palmarès cannois pour annoncer, du haut de sa stature de cinéaste mondialement reconnu et présentement président du jury, la Palme à La Vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche, chef-d’œuvre du naturalisme à la française relatant la passion entre Adèle et Emma à coups de grands blocs de réalité réinventée, des premiers regards à la dernière étreinte en passant par de longs moments d’intimité physique ? C’est pourtant ce qui s’est passé, et on en est encore ému.

Car si La Vie d’Adèle n’était pas notre film préféré de la compétition — on dira lequel plus tard — c’était d’évidence le meilleur, le plus incontestablement ample et abouti, le plus furieusement contemporain, que ce soit dans sa matière romanesque, ses personnages ou son dispositif. Kechiche est aujourd’hui l’héritier direct de Pialat, même s’il développe aussi sa propre singularité et même si, avec ce film-là, il dévoile sa part la moins sombre, la plus solaire, comme une antithèse absolue de son précédent et terrible Vénus noire.

C’est aussi l’éclosion de deux comédiennes, qu’il convient toutefois de distinguer dans leur approche du jeu : Adèle Exarchopoulos tient le film du premier au dernier plan, et elle a ce charme des apparitions, ce naturel des comédiennes qui donnent tout comme s’il n’y avait pas d’après ; Léa Seydoux, en revanche, a déjà du métier, ici ou dans le grand ailleurs hollywoodien, et elle compose une Emma aux cheveux bleus avec ce qu’il faut de technique pour la faire oublier, ce qu’il faut de précision pour que cela se transforme en magie. Les deux réunies composent un couple dont la crédibilité est pour beaucoup dans l’immersion émotionnelle et sensuelle que procure la vision du film, dont les trois heures passent en un souffle si bien qu’on en redemanderait presque — sympa, Kechiche a sous-titré son film Chapitre 1 et 2, laissant l’espoir d’un futur Chapitre 3 et 4.

Palmarès dans le désordre

Et le reste du palmarès et de la compétition, alors ? En dehors d’un inexplicable Prix de la mise en scène à Amat Escalante et son Heli dont on ne pense pas vraiment du bien — on l’a dit la semaine passée — Spielberg et son jury ont récompensé de bons films un peu dans le désordre, laissant sur le bord de la route quelques œuvres pourtant passionnantes. Pas vraiment contestable, le Grand Prix à Inside Llewin Davis des frères Coen a salué ce faux film mineur qui s’avère, la boucle de son récit bouclée, un film-monde dans la lignée métaphysique de Barton Fink ou A serious man.

Suivant la destinée d’un folkeux fictif et foireux dans le Greenwich village de 1961, le film ouvre sans arrêt des abîmes de sens derrière son allégresse faite de dialogues punchy, de tribulations comiques et de chansons interprétées in extenso. La réflexion des Coen sur l’absurdité de l’existence et l’absence de Dieu n’a jamais été aussi joyeuse qu’ici, et ils la complètent par une pertinente illustration du double sens du mot "révolution" : tour complet sur soi-même avant retour au point de départ et bouleversement radical de l’ordre des choses.

Le Japonais Hirokazu Kore-Eda a lui reçu le prix du jury pour Tel père, tel fils, jolie variation autour de ses thèmes de prédilection — l’enfance, la famille, la transmission — dont on regrette juste la dernière demi-heure, qui ressemble à l’addendum d’un scénariste un peu trop consciencieux. Jia Zhangke aurait sans doute été bien plus à sa place avec le prix de la mise en scène qu’avec le prix du scénario qui lui a été remis pour son formidable A touch of sin, mais il est bon d’avoir distingué ce cinéaste qui a pris le risque d’emmener son cinéma vers de nouveaux horizons, plutôt que de capitaliser sur sa réputation. C’est-à-dire l’inverse d’Asghar Farhadi et du Passé, bon film au demeurant, mais sans grande surprise de sa part. Intelligemment, le jury a finalement récompensé ce qu’il y a de mieux dans le film, à savoir Bérénice Bejo, dont la prestation est exceptionnelle en femme vacillante et pétrie de culpabilité.

En revanche, le Prix d’interprétation masculine au vétéran Bruce Dern dans le très faible Nebraska d’Alexander Payne est assez piteux, dans une compétition qui brillait par de formidables performances d’acteur. On pense bien sûr à Michael Douglas dans Behind the candelabra de Steven Soderbergh, où il révèle des talents insoupçonnés de fantaisie et d’émotion pour camper le pianiste gay et outrancier Liberace ; mais Mathieu Amalric, excellent dans Jimmy P. d’Arnaud Desplechin et dans La Vénus à la fourrure de Polanski, aurait tout aussi bien pu prétendre au titre, tout comme Mads Mikkelsen, intense dans Michael Kohlhaas ou Oscar Isaac, révélation du film des Coen.

Champagne et lutte armée

Palmarès pas mal du tout, donc, et compétition de fort bon niveau, aussi, dont on peut se plaire à tracer des lignes qui relieraient les films entre eux. Par exemple, la thématique "lutte armée" qui traverse à la fois A touch of sin, le rugueux Michael Kohlhaas d’Arnaud Des Pallières et l’étonnant Borgman, retour surprise du Hollandais Alex Van Warmerdam après des années d’oubli.

Chez Jia Zhangke, c’est l’idéal communiste d’une Chine laminée à sa base par l’individualisme et la privatisation qui fait de la résistance, même si le récit, construit en quatre histoires distinctes, va vers un désenchantement qui n’augure rien de bon pour l’avenir du pays ; chez Des Pallières, c’est dans le texte d’Heinrich Von Kleist où un marchand de chevaux au XVIe siècle prend les armes et lève une armée de paysans pour réparer l’injustice qui lui a été faite, qu’il trouve des accents presque mélenchoniens, notamment quand une tentative d’amnistie des combattants se transforme en marché de dupes ; enfin, chez Van Warmerdam, les damnés de la terre en sortent — littéralement — pour aller troubler l’ordre bourgeois résumé à un couple avec enfants, via une machination diaboliquement orchestrée par ce groupuscule sans nom et sans obédience, mais aussi par un scénario et une mise en scène constamment surprenants.

Deuxième thème récurrent, et radicalement opposé au précédent : le champagne et la gueule de bois qui va avec. Que ce soient les numéros exubérants et queer de Liberace à Las Vegas chez Soderbergh, soufflés en quelques mois par l’irruption du SIDA, l’errance mondaine de Toni Servillo dans La Grande Bellezza, traversant fêtes et orgies avec la sensation d’entrer dans son crépuscule, ou l’euphorie puis le spleen qui structuraient Gatsby le magnifique, la compétition cannoise a proposé un lot de films où l’insouciance et la légèreté se nimbaient d’un parfum de cercueil et d’amertume.

Jim Jarmusch et son Only lovers left alive, très bonne surprise de fin de festival, s’inscrit dans ce courant, avec plus de bonne humeur. À travers son couple de vampires glamour qui s’ennuient face à leur propre éternité, Jarmusch se livre à un autoportrait en vieux con has been et débranché, ce qui ne manque ni de panache, ni d’autodérision. Bloqué au XXe siècle de l’écrit et de l’analogique, il jette quelques piques à la jeunesse numérisée du XXIe, mais avec ce qu’il faut d’élégance et d’ironie pour ne jamais sombrer dans le ressassement à la Wenders…

Fragile et tardif

Quelques films, toutefois, ont posé question dans la compétition : on ne parle pas du navet de Takashi Miike Shield of straw, indigne d’y figurer, ou de Grigris de Mahamat-Saleh Haroun, dont la naïveté et les défauts sont à peu près égaux à ceux de son précédent Un homme qui crie. Plutôt de The Immigrant de James Gray et Jimmy P. d’Arnaud Desplechin. Deux films difficiles, qui ne répondaient ni aux attentes placées dans leurs cinéastes, ni dans le cahier des charges qu’on avait sans doute abusivement écrit à propos de leurs dernières œuvres.

Gray n’a pas livré la fresque attendue, mais un drame en chambre aux influences russes (Tchekhov, Dostoievski), qui nous a laissé froid sans qu’on sache si c’était son but ou sa limite. Desplechin, lui, s’est presque trop bien coulé dans le moule américain, au point de s’éloigner radicalement de son style si particulier. Pourtant, Jimmy P., œuvre complexe brassant souvenirs de la Deuxième Guerre mondiale et du génocide indien, éclosion de la psychanalyse et récit d’amitié entre deux homme que tout oppose, est un beau film fragile, trop fragile pour Cannes sans doute.

Mais c’est Roman Polanski qui a frappé un grand coup le dernier jour — trop tard sans doute — avec La Vénus à la fourrure. C’est ce film dingue que l’on a préféré entre tous, en définitive, car voir un immense cinéaste faire défiler tout son cinéma entre les quatre murs d’un théâtre et avec deux acteurs merveilleux, le tout grâce à une science du spectacle, des émotions et de la mise en scène qui serait celle d’un vieux briscard si elle ne témoignait aussi d’une insolente juvénilité, a quelque chose de jouissif et d’inattendu.

Tout n’est pas perdu…

En dehors de ce centre de gravité passionnant qu’était la compétition, Cannes a été plus contestable. Les séances spéciales ont frappé par leur manque d’intérêt et Un certain regard a fait l’effet d’un grand pêle-mêle d’auteurs où se croisaient le meilleur (Alain Guiraudie et son explosif Inconnu du lac, dont on va reparler très vite) et le pire (Claire Denis présentant un film à l’inachèvement criminel, Les Salauds), avec pas mal de bof bof au milieu (Fruitvale Station, un grand prix de Sundance très moyen, ou encore Omar, qui a reçu un accueil très favorable mais aussi très douteux, les spectateurs confondant le film avec la cause qu’il défend de manière pour le moins expéditive).

La Quinzaine des réalisateurs, de son côté, s’est embourbée dans d’obscures séries B échappées du marché du film et dont l’avenir passe par la VF des multiplexes et les bacs à soldes DVD (The Last days on mars ou Magic Magic). Une révélation, toutefois, celle de Jeremy Saulnier et son stupéfiant Blue ruin, croisement entre les thèmes de Jeff Nichols dans Shotgun stories et la maîtrise des Coen dans Blood simple — rien que ça.

Pour la blague, on s’amusera en disant qu’au cours de ce festival de Cannes, un des moments forts à été celui où "tout est perdu" ; All is lost, titre du deuxième film de J.C. Chandor après Margin call, présenté hors compétition, et tour de force prodigieux : un "one-man-film" sans dialogue autour d’un homme dérivant sur l’océan. L’homme, «notre homme» comme il est dit au générique, c’est Robert Redford, rendu à sa pleine dimension d’acteur légendaire, portant le film sur ses épaules, celui-ci devenant presque un documentaire sur le comédien, son professionnalisme et sa sagesse.

Du naturalisme de Kechiche au spectacle intime de Chandor, finalement, c’est le même amour de l’acteur et la même célébration de la vie qui a irrigué ce beau festival.

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