Lone Ranger

Lone Ranger, naissance d'un héros
De Gore Verbinski (EU, 2h29) avec Johnny Depp, Armie Hammer...

Curieux cocktail du duo Verbinski / Depp, entre hommage sincère et pastiche façon Pirates des caraïbes, qui tente de retrouver l’esprit des westerns de série en le mâtinant de réflexion politique sur l’origine de l’Amérique. Christophe Chabert

Un gamin américain joufflu déguisé en cowboy fausse compagnie au cours d’une fête foraine à ses parents et va s’aventurer sous une tente qui célèbre l’histoire de l’Ouest américain. Dans cette attraction désuète à base de statues de cire façon musée Grévin, le gosse s’arrête devant la reproduction folklorique d’un campement avec un vieil Indien figé et fripé trônant en son centre. Soudain, ses yeux se mettent à bouger ; la statue était en fait un véritable indien, mais ce petit tour de passe-passe pose aussi le vrai propos politique de Lone Ranger. Ce n’est pas seulement ce qui reste d’une culture qui se retrouve dans cette scénographie tristement folklorique, mais aussi ses derniers descendants, contraints de rejouer muets et immobiles le rôle que les pionniers ont fini par leur donner, des sauvages pittoresques rétifs aux avancées de la civilisation capitaliste.

De la part de Gore Verbinski et de Johnny Depp (qui, sous la couche de maquillage, incarne l’Indien Tonto), une telle ambition peut surprendre. C’est même un sacré pied de nez aux Pirates des Caraïbes, franchise née d’une attraction populaire des parcs Disney. Verbinski et Depp avaient déjà tâté du western dans le bizarre Rango, et Lone Ranger se présente comme le prolongement de cette vision de l’Ouest qui, une fois dissipé l’alibi de l’animation familiale, ne cachait pas la crasse physique et morale derrière le mythe américain. De plus, le tandem connaît ses classiques, ou plus exactement, ses modernes : Sergio Leone et Sam Peckinpah sont régulièrement cités au cours de Lone Ranger, l’intrigue elle-même reprenant des éléments empruntés à Il était une fois dans l’Ouest — l’arrivée du chemin de fer comme véritable instrument de colonisation entraînant une corruption généralisée à l’intérieur du pouvoir. Le Lone Ranger lui-même est au départ un modèle de probité, ne jurant que par la loi et le droit, mais qui déchante vite en découvrant que ceux qui sont supposés les faire respecter ne font que les détourner pour en tirer profit.

Il était plusieurs fois dans l’Ouest

Si le film s’en tenait à cette ligne-là, et se contentait de faire surgir des péripéties qui rappellent les serials des années 50, Lone Ranger serait une sorte de divertissement parfait, retrouvant l’esprit d’un genre ainsi que certaines de ses lettres. Mais c'est aussi un coûteux blockbuster qui doit, pour se rentabiliser, draguer tous les spectateurs, même ceux qui le regardent un œil dans le seau de pop-corn. Verbinski ne trouve pas d’autre solution à ce grand écart que d’aller recycler les recettes des Pirates des caraïbes : il rajoute une couche de pastiche, se moque de la rigueur scénaristique élémentaire et laisse ses acteurs cabotiner à outrance.

C’est évidemment le cas de Johnny Depp, mais comme il le fait mieux que quiconque aujourd’hui à Hollywood, sa composition de Tonto reste savoureuse. C’est plus problématique en ce qui concerne Arnie Hammer, le Lone Ranger, qui se lance à son tour dans un concours de grimaces. Surenchère inutile qui ridiculise et le comédien et le personnage, comme si un deuxième Auguste avait remplacé le clown blanc, là où il aurait fallu un véritable héros pour garder un minimum de premier degré dans la conduite du récit. Pour couronner le tout, on l’a affublé d’un cheval intelligent façon Jolly Jumper, sorte de concession familiale ridicule et bien pratique pour résoudre certaines péripéties à peu de frais — la séquence ses scorpions enfonce les moments les plus grotesques des trois Pirates des caraïbes. Quant au morceau de bravoure final, il ramène Lone Ranger dans le giron d’un luna park géant où les limites de la crédibilité sont allègrement franchies — et le fait que la mise en scène arrive malgré tout à garder l’ensemble lisible ne change rien à l’affaire.

Drôle de film donc, qui peut à la fois se vautrer dans la vulgarité ordinaire du blockbuster estival tout en cherchant à le tirer vers le haut, qui peut s’offrir des moments de guignolades effarantes — la pute à la jambe de bois, caméo attendu d’une Helena Bonham Carter échappée d’un film de son Tim Burton de mari — ou des séquences sublimes, comme ce flashback à l’intérieur du flashback qui raconte le drame vécu par Tonto, et encore ce générique dément, un plan qui pourrait sortir d’un film de Kiarostami où Verbinski demande seulement au spectateur d’observer une silhouette qui disparaît lentement dans le décor. Comme s’il nous laissait regarder longuement la civilisation indienne rendue à son cadre d’origine, signe de sa grandeur mais aussi de son extinction.

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