Lumière 2013, jour 1. Le Malheur

Manille de Lino Broka. Le Bonheur de Marcel L’Herbier. La Dernière Corvée de Hal Ashby.

Posons d’abord comme principe de ce blog qu’ici, on ne parlera que de cinéma et de rien d’autre. L’ambiance ? On s’en fout. L’hystérie autour de Tarantino ? De l’hystérie, donc rien qui vaille le coup de s’y arrêter. La météo ? Dégueulasse, et on a tout dit. De toute façon, la seule chose qui compte dans un festival de cinéma, ce sont les films, les films, les films, et encore les films. On pourrait passer la totalité du truc emmitouflé dans une parka à ne parler à personne dans une discipline de moine bouddhiste, ça nous irait très bien. On se colle le nez à l’écran — premier rang, rien d’autre — et on se prend ou pas le film dans la gueule. Test définitif. La preuve, aujourd’hui, rien ne nous a vraiment scotché, sinon des instants de mise en scène, des idées de cinéma, des talents épars.

Exemple avec Manille de Lino Brocka, film très attendu car longtemps invisible, comme la totalité de l’œuvre de ce cinéaste philippin un peu oublié. L’exhumation de Manille est le fruit conjoint des efforts de Pierre Rissient, ami de Brocka qui en possédait les négatifs, de la World Cinema Foundation qui a produit la restauration et de la Cinémathèque de Bologne qui l’a conduite, et a fourni un travail admirable, la copie HD étant, selon les mots de Rissient, supérieure à toutes les copies ayant jamais existé en 35 mm. Quant au film…

Après un rapide prologue en noir et blanc, manifestement documentaire, Brocka passe à la couleur et à la fiction, en suivant l’arrivée sur un chantier d’un jeune homme inexpérimenté, rapidement épaulé par ses collègues, illustrant une certaine idée de la fraternité ouvrière. Qui se fracasse sur la corruption, le manque de probité des contremaîtres et trouve son point de non retour avec une séquence glaçante d’accident mortel d’un des ouvriers. Manille part ainsi dans la direction d’un film social décrivant avec précision la déréliction du peuple philippin, tandis que le pays est encore plongé dans la dictature Marcos — censure oblige, la situation politique n’est jamais évoquée frontalement.

Quelques flashbacks, toutefois, tracent une autre voie dans laquelle Brocka va progressivement s’engouffrer : le héros a quitté sa campagne pour Manille afin d’y retrouver sa fiancée, embarquée par une mère maquerelle pour aller «gagner sa vie» dans les bordels de la Capitale. Cette poussée romanesque reste toutefois longuement contenue, le film digressant au gré des rencontres, peignant les bidonvilles et les flics pourris, les familles démembrées et la prostitution masculine — une séquence, assez drôle au milieu de la noirceur, montre ainsi un client particulièrement corsé qui se trimballe avec son chien à qui il s’adresse dans un anglais approximatif.

La narration n’est pas le fort de Manille et de toute évidence le film est trop long, retardant à outrance la résolution finale et son explosion de violence. Avec ce dernier acte, Brocka se révèle parfaitement contemporain dans sa manière de faire entrer des codes du cinéma de genre et d’exploitation dans une œuvre qui paraissait surtout se préoccuper au départ de vérité sociale. Le héros naïf est poussé à un degré d’exaspération qui vient tuer dans l’œuf son innocence et libérer ses pulsions. On pense aux scénarios de Schrader — dont celui de Légitime violence, qu’on verra plus tard au festival — dans cette escalade dramatique, et la fin, d’un pessimisme absolu, ne laisse au spectateur aucune lueur d’espoir ou de rédemption.

Pas gaie comme entrée en matière ? Certes, alors allons voir Le Bonheur, comédie de Marcel L’Herbier datée 1935. Comédie ? Pas complètement, le film s’éparpillant au fil de son avancée entre plusieurs genres, faisant une parenthèse par le film de procès avant de se conclure, pour notre malheur de spectateur, dans un interminable et laborieux mélodrame.

L’Herbier, pourtant, réussit son entame : vivacité des dialogues et de la mise en scène, acuité des thèmes abordés, caractérisation bien vue des personnages… On y voit notamment un incroyable Michel Simon qui campe un manager ouvertement gay, proposant une sorte de queer avant le queer d’une audace folle. Mais la star égocentrique, le caricaturiste anarchiste et la petite amie naïve sont autant de créations remarquables portées par des interprètes loin des codes de jeu de l’époque.

En particulier Charles Boyer, sombre héros camusien prêt à mettre à sac la frivolité du monde du cinéma pour imposer sa vision du chaos politique et social. Boyer ramène quelque chose d’inquiet et de fébrile dans un film qui se pique au contraire de légèreté. Un personnage malade au milieu d’un film qui affiche ostensiblement sa bonne santé dans ses décors, ses costumes et ses mouvements d’appareil, comme une anomalie qui dérèglerait son programme. Cette cohabitation culmine dans la longue séquence au tribunal, morceau de bravoure que L’Herbier ne laisse pas passer, notamment en l’introduisant par un incroyable travelling qui parcourt la totalité du lieu, passant de l’accusé aux juges, des juges au jury, du jury au public, du public à la presse…

C’est là aussi où Le Bonheur s’avère le plus passionnant dans son propos : la star de cinéma que Boyer a tenté d’assassiner — il hésitait entre « un sportif et une actrice », les deux miroirs aveuglants qui asservissent le peuple et l’abétifient — réclame la clémence pour celui qui lui a tiré dessus, à la surprise de la cour. Comme si la comédienne adulée ne pouvait jouir de sa gloire tant qu’un individu se refuserait à elle… Cela pourrait déboucher sur des questions passionnantes — celles que Wilder posera dans Sunset boulevard et dans Fedora — mais pour L’Herbier, c’est surtout un tremplin vers le mélodrame.

Non seulement tout le charme du film s’envole en se prenant les pieds dans le tapis de ses je t’aime, je t’aime trop, je ne t’aime plus, mais il finit par dire exactement l’inverse de ce qu’il racontait jusque-là, le dessinateur jusqu’au boutiste se piquant d’amour romantique, comme s’il avait perdu tout sens critique et tout esprit politique — à l’image de L’Herbier lui-même.

La politique, on la trouve dans les creux de La Dernière corvée, beau film de Hal Ashby qui confirme ce que l’on pense du cinéaste, de son humanisme touchant à son manque d’ampleur, cette façon de se replier sur un territoire passionnant — les anti-héros du Nouvel Hollywood et le road-movie autorisant toutes les dérives narratives et psychologiques — mais que d’autres ont arpenté avec beaucoup plus de panache au même moment que lui.

Dans La Dernière corvée, deux soldats de la marine doivent en escorter un troisième, condamné à huit ans de prison pour avoir essayé de piller le tronc recueillant des fonds pour lutter contre la polio. Geste dérisoire d’un kleptomane un peu benêt — et surtout très jeune — qu’il paie au prix fort, ce que ces deux «accompagnateurs» vont peu à peu comprendre et admettre. Plutôt que de l’emmener directement en prison, ils vont se lancer dans un périple initiatique à travers le nord des États-Unis à base d’alcool, de drague et de pique-nique sous la neige.

Très bien écrit par Robert Towne et servi par un Jack Nicholson excellent dans le rôle de «Badass», La Dernière corvée est un film du présent pur, de la vie débordante et de la jouissance à tout prix, comme la rencontre entre Husbands de Cassavetes et Easy rider de Dennis Hopper, où Ashby s’offre des passages de pure comédie qui peuvent à tout moment virer à la mélancolie.

Il faut dire que derrière les aventures débridées du trio, un horizon beaucoup plus sombre se dessine. Dès la première séquence, Mule et Badass attendent avec impatience leur «affectation». Plus tard, lors d’une soirée avec trois jeunes femmes qu’ils tentent de séduire, l’une d’entre elles demandera à Mule s’il a peur d’aller au Vietnam. «Je vais là où "The Man" me dit d’aller» répond-il. Comme si l’acte discrètement subversif qu’ils étaient en train de commettre cachait une résignation beaucoup plus profonde, une soumission totale à l’autorité militaire dans ce qu’elle a de plus absurde.

La dernière réplique est d’ailleurs sans ambiguïté : après une ultime prise de bec avec un gradé, les deux partent dos à la caméra en râlant pour savoir quand ils recevront leur putain d’affectation. On l’aura compris, malgré les apparences, cette première journée au festival Lumière n’aura pas été des plus drôles…

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