Lumière 2013, jour 2. Civilisations.

Sleeping beauty de James B. Harris. High school confidential de Jack Arnold. Pain et Chocolat de Franco Brusatti. Cutter’s way d’Ivan Passer.

Dans tout bon festival de cinéma qui se respecte, il faut des grands films, mais aussi au moins un navet, un truc vraiment foireux qui va venir légitimer la valeur de tous les autres. C’est d’autant plus vrai dans un festival consacré au patrimoine cinématographique, où le double tri pratiqué par le passage du temps mais aussi par la réception et la réputation des œuvres laisse à penser qu’aucun mouton noir n’a pu se glisser entre les mailles du filet.

C’est pourtant le cas avec Sleeping beauty de l’estimable James B. Harris, dont on attendait beaucoup pour un tas de raisons. En introduction de son film, Harris, 85 ans, a raconté sur le ton de la blague que lors des projections à l’époque (1973), on avait dû installer des signaux pour indiquer la sortie aux spectateurs mécontents. Désolé, James, mais le temps n’a rien changé à l’affaire et au bout d’une heure d’ennui abyssal, on a fait de même, traversant la salle de l’Institut Lumière pour aller se payer un salutaire café.

Sleeping beauty est cramé dès sa scène pré-générique, où un couple déambule sur une terrasse dans une lumière hamiltonienne, se parlant avec des dialogues aussi pénétrants que ceux d’un mauvais soap opéra. On repère direct le manque de charisme de son acteur principal, Zalman King, dont le principal fait de gloire est d’avoir ensuite mené une petite carrière en allant plomber celle de Mickey Rourke, l’exposant façon sexy beast dans des bandes érotiques chics et cheaps genre L’Orchidée sauvage. Doté d’une seule expression et d’un magnétisme de garçon coiffeur, King erre dans un récit d’une épouvantable mollesse, où il acquiert dans une foire une belle endormie, la réveille, et la laisse disserter entre les murs de sa grande demeure habitée par d’autres femmes qui furent ses anciennes maîtresses. Il ne se passe donc à peu près rien, sinon de longs bavardages prétentieux, et quelques jeux de rôles filmés sans aucun relief, dans une esthétique de téléfilm pour la TNT.

Il y aurait bien un élément qui aurait pu nous accrocher à cette daube certifiée, ce sont les étranges échos entre le film et Lost highway. Le héros joue du saxo comme Fred Madison / Bill Pullman, Richard Pryor vient faire un caméo comme dans le film de Lynch, et le propos, si tant est qu’il y en ait vraiment un, tend à montrer que les échecs amoureux à répétition puisent leur source non pas dans l’inconstance du sexe opposé, mais bien dans la névrose latente de celui qui fait défiler des partenaires dans son lit en tentant de les plier à ses désirs. C’est comme si Lynch avait trouvé dans le navet de Harris des motifs et une matière passionnante mais laissée en friche et qui ne demandait qu’à s’épanouir sous l’action d’un véritable cinéaste.

En tout cas, Sleeping beauty vaut cas d’école : les films oubliés et maudits méritent parfois de le rester, et l’échec critique et public de certaines œuvres n’est pas toujours lié à une cécité circonstancielle, mais parfois à une authentique clairvoyance.

Pas toujours dit-on, et Quentin Tarantino l’a démontré en exhumant le très étonnant High school confidential de Jack Arnold, qu’il a présenté hier avec un panache assez dément — ce type est une rock star, avec ce que cela compte d’inconvénients, comme le phénomène de groupies qui s’est développé autour de lui et qui nous fatigue plus que tous les marathons de projections. C’est un reefer movie, ces bandes dont la finalité était l’édification de la jeunesse, cherchant à la mettre en garde contre l’usage des drogues, douces ou dures. Comme la plupart des reefer movies, High school confidential est absolument ambivalent, le film étant visiblement fait par une équipe à moitié défoncée, montrant des jeunes gens très rock’n’roll en aspirant une partie de leur énergie dans sa forme même.

Il s’agit donc d’une série B d’exploitation, mais particulièrement vive et chiadée, très bien racontée et peuplée de trouvailles formidables. La première, largement soulignée par Tarantino, tient à ses dialogues fantastiques, une verve faite de slang d’époque — une scène de classe délirante au début donne même une petite leçon sur l’origine de cet argot — et de réparties cinglantes, qui tient beaucoup à la mauvaise éducation de son protagoniste, ne se privant jamais pour ridiculiser ses interlocuteurs et allumer toutes les filles qu’il croise. La seconde consiste en d’incroyables décrochages narratifs, comme ce monologue déjanté où la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb est racontée façon bad boy, ou encore ce fabuleux moment de spoken word importé de la culture beat, du slam avant l’heure qu’Arnold filme avec un sacré culot dans son intégralité.

Dernier point remarquable : la mise en scène est étonnamment précise, jouant à plein sur l’élégance de son scope noir et blanc, notamment dans une bagarre finale parfaitement réglée et chorégraphiée, ce qui n’est qu’à moitié étonnant de la part d’Arnold, responsable du superbe et révolutionnaire L’Homme qui rétrécit. On ne s’attarde donc jamais sur les facilités du récit, avec son twist que l’on voit venir à des kilomètres, ni sur les velléités propagandistes qui ressurgissent comme un cheveu sur la soupe et se dissolvent immédiatement dans le ridicule — rires lors de la réplique «Les drogues douces conduisent aux drogues dures». Le film s’amuse d’ailleurs à le torpiller avec pas mal de mauvais esprit : le flic qui lutte contre les ravages du cannabis dans le lycée s’appelle… Burroughs !

Il faut un navet et il faut des grands films dans un festival de cinéma. En voilà un premier, et malgré la réputation qui l’entourait, rien ne nous préparait à un tel choc. Pain et chocolat (1974) est bien cette déflagration cinématographique qui nous a laissé médusé et fasciné sur notre fauteuil. Pourtant, tout commence comme une simple et bonne comédie à l’italienne : un Italien est embauché dans un restaurant en Suisse alémanique, espérant que sa période d’essai va se transformer en contrat de travail, ce qui lui permettra de s’installer définitivement avec sa famille dans ce pays prospère, loin de la misère napolitaine d’où il s’est extirpé. Le premier acte joue la carte du décalage culturel et du malentendu avec une série de gags où Nino Manfredi, grandiose, offre une performance qui rappelle celle de Peter Sellers dans La Party.

Le sujet, sérieux et peu traité par le cinéma italien, de l’immigration, est donc passé au tamis de la comédie de situations et de caractères même si, à la faveur d’une première rencontre avec une immigrée grecque incarnée, surprise, par une magnifique Anna Karina, on sent que le réalisateur Franco Brusati a des envies plus vastes que la simple observation amusée des mœurs de ses contemporains. La suite va le prouver, et le scénario, tout en méandres et décrochages inattendus, va ballotter le héros entre plusieurs eaux. D’abord celle d’un autre Italien, flamboyant exilé fiscal qui lui offre un job d’homme à tout faire avant de révéler sa nature dépressive et suicidaire. Enfin, et c’est le point d’orgue résolument dingue d’un film dont la montée en puissance impressionne, c’est un poulailler à la montagne où une poignée de travailleurs italiens clandestins sont rendus à un quasi-état de nature. Cela donne une scène hallucinante, cauchemar éveillé où le rire se fait monstrueux, et où Brusati semble d’un coup convoquer tous les maîtres italiens à l’intérieur de son film : Fellini, Pasolini, Pietro Germi et Elio Petri.

Surtout, il ne s’agit plus tellement de confronter deux cultures, mais de montrer un insoutenable fossé de civilisation, d’autant plus cruel qu’il s’exerce entre deux pays frontaliers. Brusati, dans un surprenant accès de critique sociale et politique, suggère que l’Italie est condamnée à être un pays «arriéré», regardant la richesse des nations alentour avec un mélange d’incompréhension et de jalousie. Ces êtres hirsutes et hurlants qui contemplent, voûtés et la bouche ouverte sur leurs mâchoires édentées, des corps parfaits, nus et athlétiques se baignant dans un lac immaculé, est une vision proprement sidérante et furieusement contemporaine à l’heure de la troïka germano-européenne se targuant d’éduquer économiquement les pays les moins «évolués» du continent.

Quant au héros, il finira écartelé entre plusieurs identités contradictoires, physiquement métamorphosé et paumé dans un no man’s land qui est, métaphoriquement, le désert intérieur de l’immigré incapable de choisir entre l’oubli de sa culture et le besoin de rester fidèle à ses racines. Un constat qui n’a rien perdu de son acuité aujourd’hui.

Un mot pour finir sur l’étonnant Cutter’s way (1981) d’Ivan Passer. Passer, artisan de la Nouvelle Vague tchèque exilé aux États-Unis, participe ici à la dynamique du Nouvel Hollywood avec ce film noir en trompe-l’œil, proche sur certains aspects du traitement qu’Altman faisait subir au genre dans Le Privé. On y voit deux anciens combattants du Vietnam, l’un fringuant et en pleine forme, Bone — Jeff Bridges, parfait — et l’autre éclopé, avec un bras, une jambe et un œil en moins, alcoolique et bagarreur, Cutter — l’inconnu John Heard, dans un grand exercice de lâcher prise fabriquant un des plus fascinants anti-héros du cinéma américain — embarqués dans une sombre histoire de pom pom girl assassinée.

L’intrigue est conduite avec une évidente nonchalance, avançant à grands coups de force scénaristiques avant de s’immobiliser pendant de longs instants pour s’intéresser à la psychologie de ses personnages, notamment celui de Mo, femme de Cutter devant subir sa déchéance et sa paranoïa, sombrant à son tour dans l’alcool et la dépression. C’est bien cela qui passionne Passer : comment des êtres se sentant inutiles et rejetés par la société se cherchent une raison nouvelle d’exister, tentent de regagner une dignité et un élan vital quitte à s’inventer des chimères. Cutter et Bone vont s’attaquer à un magnat du pétrole qu’ils soupçonnent d’être à l’origine du meurtre, et Cutter’s way, derrière sa façade de detective story bizarre, peut se voir comme une relecture très audacieuse du Don Quichotte de Cervantes — l’Espagne n’est d’ailleurs jamais loin, puisque le film se déroule à Santa Barbara.

Passer est presque trop radical dans sa façon de ne jamais se fixer de centre à son film, dérivant comme ses personnages de l’action vers l’inaction. Mais c’est aussi ce flottement permanent et cette façon de capter les hésitations et les changements d’humeur de ses protagonistes qui donne à Cutter’s way son étonnante liberté de ton. On en reparlera lors de la reprise en France du film, déjà annoncée pour le début de 2014.

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