Lumière 2013, jour 6 : C'est la fin

Monika d’Ingmar Bergman. Harold et Maude de Hal Ashby. Scarface de Brian De Palma.

À rebours de tout ce que l’on a fait pendant cinq jours, cette dernière journée du festival Lumière 2013 nous a permis de laisser tomber les raretés hasardeuses de la programmation qui furent notre pain quotidien cette semaine pour aller se laver les yeux devant quelques valeurs sûres, et finir ainsi en beauté une édition dont on tirera un rapide bilan en fin de billet.

Ce dimanche de cinéphilie débridée occasionna même quelques regrets. En découvrant la splendide copie restaurée par StudioCanal de Monika, on s’est dit que l’on aurait bien vu plus de Bergman au cours du festival. Heureusement, on apprit le soir même que l’Institut Lumière comptait reprendre, début 2014, une partie de son œuvre — on y sera, cette fois. Le film, on l’avait un peu oublié, ou plutôt on l’avait enfoui sous un tas de références et citations : le regard caméra d’Harriet Anderson tant loué par Jean-Luc Godard dans les colonnes des Cahiers du cinéma — en fait, il y a deux regards caméra à la fin du film, et tous deux sont absolument bouleversants ; la photo de l’actrice que le jeune Jean-Pierre Léaud arrache sur la devanture d’un cinéma dans Les 400 coups, comme un talisman érotique — et de l’érotisme, il y en a dans Monika, notamment un des premiers nus féminins vus dans un film grand public, mais aussi cette manière de caresser les corps et les visages avec la caméra…

C’est la grande vertu du cinéma de Bergman. Quand on voit ses films, même les plus cérébraux et douloureux, on a envie de toucher l’écran, de rentrer dans l’image pour en épouser la beauté. Là encore, la restauration joue pour beaucoup, magnifiant le grain des peaux et les textures, dans un film qui passe de l’urbanité à la nature, des appartement exigus à l’espace infini, comme dans ce plan que Bergman répète par deux fois où le bateau des deux amants, d’abord au premier plan, se perd ensuite à l’horizon.

Pour revenir à l’incroyable postérité du film, on ne peut que se demander si Pierrot le fou aurait été Pierrot le fou sans Monika. Un cran plus loin, on peut même se dire que Godard a coupé Monika en deux, mettant la dérive loin du monde dans un film — Pierrot le fou — et la désagrégation d’un couple dans l’autre — Le Mépris. C’est d’ailleurs ce dernier point qui rend Monika si subjuguant et contemporain : entre les aspirations de son héroïne — une maison, un mari qui travaille, elle qui garde les enfants — et leur application dans la réalité, c’est comme un gouffre existentiel qui s’ouvre dans le film. L’adolescente naïve, pleine de rêves nés des films romantiques hollywoodiens et de la phallocratie ambiante — ce qui revient à peu près au même — se transforme en femme pleine d’amertume, abandonnant mari et enfant pour aller vivre un autre amour et espérer ainsi échapper à l’aigreur. De cette parenthèse estivale restent à la fois des souvenirs magnifiques et des poids à porter pendant le reste d’une vie.

Influence, influence… En redécouvrant Harold et Maude de Hal Ashby — son film le plus célèbre mais aussi son meilleur, ce qui arrive parfois dans l’Histoire du cinéma — on se rendait compte à quel point il était la matrice du cinéma de Wes Anderson, et notamment du premier film qui a imposé son style, Rushmore. Harold est vraiment le cousin de Max Fischer, à quelques nuances près, la curiosité morbide se transformant en maniaquerie du contrôle et en hyperactivité, le fils étouffant dans sa bonne famille devenant un enfant de prolo qui cherche à tout crin à se faire une place au milieu des bourgeois huppés. Mais le vrai point commun, c’est le ton et le style — et Cat Stevens, qui compose les merveilleuses chansons d’Harold et Maude et qu’on entend aussi dans Rushmore. Harold et Maude, c’est le triomphe de la légèreté et de la comédie au service de l’évocation de tous les drames d’une vie : sensation d’abandon, deuil, sentiment de ne pas trouver sa place dans le monde, pour les plus généraux. Mais aussi, plus concrets : peur d’aller mourir au Vietnam et soulagement d’avoir survécu aux camps de la mort nazis.

Ce qui fait la grandeur d’Harold et Maude, c’est sa façon d’absorber l’énergie des personnages — les mises en scène macabres et pince-sans-rire d’Harold, les provocations incessantes de Maude — pour en faire une pure matière cinématographique, où chaque séquence est peinte d’un geste allègre, parfois comme un pur tableau — ça, Anderson s’en est souvenu, notamment les séquences chez le psy, toutes traitées avec la frontalité qu’affectionne le réalisateur de La Famille Tenenbaum — parfois comme un grand élan de liberté débridée défonçant tout sur son passage, police, armée, mœurs… Un grand film indémodable, et un tonnerre d’applaudissements chaleureux et sincères en fin de projection.

Filiation, filiation… On ne pouvait imaginer mieux comme dernière séance du festival que le Scarface de Brian de Palma. Pour être honnêtes, la séance surprise à l’Institut Lumière avec Il était une fois dans l’ouest présenté par Tarantino, ça n’aurait pas été mal non plus. Mais bon, Scarface, sur un grand écran, dans une copie HD, c’est quand même un sacré morceau, et pour le coup, on n’a pas regretté la visite.

Il faut dire que le film de De Palma gagne un peu plus à chaque vision, au point de n’être plus très loin de s’incruster dans notre top 10 de tous les temps. Inutile de le résumer, tout le monde le connaît. Quoique… Qui se souvient de cette scène, énorme, où Montana doit marchander avec un banquier mielleux qui veut augmenter son taux de change, jouant de sa situation de monopole en matière de blanchiment d’argent pour prélever sa petite commission ? Et du dialogue qui s’ensuit, où le même Montana traite les banquiers de gangsters comme n’importe quel citoyen soudain soumis aux (non) règles du capitalisme ?

Qui se souvient de la figuration dans la scène, traumatisante, de la tronçonneuse ? Là, le grand écran joue : De Palma dispose à égalité dans le plan des bimbos en bikini et des vieux obèses avançant avec des déambulateurs. This is Miami, this is America ! La vulgarité se répand aussi dans les scènes de clubs, sans doute les meilleures jamais filmées (avec celle de La Nuit nous appartient), même si, là encore, une bizarrerie a tendance à être passée à l’as. L’apparition de cet étrange bonhomme grotesque, avec un faux ventre et une fausse tête surmontée d’un gros nez, sorte de prémonition du devenir avachi de Montana, en pleine descente de coke et à deux doigts de sombrer dans la démence parano et orgueilleuse…

La prestation de Pacino, elle, n’a plus besoin d’être louée. Par contre, il faut noter la géniale bouffonnerie avec laquelle il campe Montana, le plus grand héros négatif de l’Histoire du cinéma, un pauvre type assez con que tout le monde traite de «plouc», amoureux de sa sœur et d’un mauvais goût absolu, débitant des maximes absurdes avec l’assurance du winner qui ne voit même pas que le précipice se trouve juste après la dernière marche. Réplique géniale qui résume bien le personnage : «Je dis toujours la vérité. Même quand je mens, je dis la vérité !». Montana est un clown, et la performance de Pacino est clownesque ; c’est du grand art.

En sortant, on se disait que dans le cinéma américain contemporain, on pourrait tracer une sorte d’histoire de la vulgarité libérale à travers trois films : Scarface, Showgirls de Verhoeven et Spring Breakers d’Harmony Korine. Trois œuvres très morales mais qui font mine de ne jamais l’être, qui bousculent les repères du bon et du mauvais goût et qui ont provoqué autant de fascination que de dégoût à leur sortie. Ce sentiment mêlé, finalement, définit assez bien ce que chacun éprouve envers le libéralisme : l’impression de se faire baiser et l’envie irrationnelle d’y retourner.

Passons donc, pour finir, au bilan de Lumière 2013. Objectivement, c’est un succès : salles archi-pleines, engouement populaire jamais vu lors des éditions précédentes, organisation plutôt meilleure que d’habitude — enfin, les séances commencent toujours à la bourre, ce qui pose problème lorsqu’on doit passer d’une salle à l’autre. Sans parler, évidemment, de l’effet Tarantino. Il faut toutefois distinguer deux choses : le talent du bonhomme pour emballer ses présentations de films, les transformant en happenings délirants, chauffant les salles comme personne, témoignant d’un amour du cinéma jamais blasé ni rassasié, donc éminemment contagieux ; et le phénomène de groupies autour, dont le sommet fut les scènes surréalistes vues lors d’une visite à la Plateforme, avec des grappes de gens suivant ses déplacements comme dans un film burlesque. Ni mieux, ni pire que n’importe quel groupe de fans de Justin Bieber, dans le fond, le phénomène marque toutefois quelque chose de neuf pour le festival, dont on ne sait s’il est subi ou désiré : une porosité au culte de la «célébrité» ambiant, où l’homme est aussi important que l’œuvre.

Populaire, le festival l’est depuis ses débuts, réussissant le pari de redonner le goût du cinéma classique à un public qui se gave de nouveautés chez lui ou dans les salles ; là, c’est un cran supplémentaire qui est franchi, où l’événement n’est plus sur l’écran mais dans la rue, à l’image des marches cannoises et de leur relais médiatique, où l’on voit passer les «vedettes» mais où l’on se fout bien de savoir pour quel film elles ont fait le déplacement. Rappelons qu’à cause de ce cirque grotesque, le festival de Cannes se colle depuis des années les mêmes accusations démagos et infondées de festival élitiste peuplé de films intellos et de professionnels se rinçant au champagne dans des fêtes avant d’aller échouer le lendemain sur le plateau du Grand Journal ou dans leurs luxueuses chambres d’hôtel.

Les choses sont complexes cependant : pour créer l’événement, et motiver les gens à se rendre en salles, il faut susciter le désir, la curiosité, l’envie. La générosité et la sympathie de Tarantino ont aussi permis cela, et ont contribué à la réussite exceptionnelle de ce cru 2013. On a beau dialectiser, on ne voit pas comment sortir de cette quadrature du cercle ! Ou peut-être par l’humour : l’an prochain, on espère que les organisateurs projetteront l’indispensable Grosse fatigue de Michel Blanc, qui paraît plus actuel que jamais dans sa critique du rapport paradoxal entre le public et les stars du grand écran…

Enfin, beaucoup plus subjectif, le bilan des films. En choisissant, comme on le disait au début, de se concentrer sur les films les plus rares et méconnus de la programmation, on a évidemment pris le risque de se retrouver face à des objets mineurs. Les filmographies de Tarantino ou de Bergman auraient permis de stocker tranquille sa ration de chefs-d’œuvre, auxquels il suffisait de rajouter quelques grandes projections (Voyage au bout de l’enfer, Le Dernier empereur, Scarface) et des séances spéciales sympas (Le Grand blond et La Chèvre, big up Pierre Richard) ou pas, mais c’est exprès (The War zone, chapeau Tim Roth), pour passer un festival parfait.

Mais la cuvée 2013 était bonne jusque dans ses marges : à quelques exceptions près (les derniers Ashby, le navet de James B. Harris Sleeping beauty, un Marcel Lherbier décevant…), on en a pris plein les yeux, avec comme triple sommet Pain et chocolat, Mise à sac et Chronique morave, sans oublier le beau cadeau que constituait la première française du dernier Miyazaki, Le Vent se lève, il faut tenter de vivre.

Quant aux présentations, elles étaient plus vivantes et captivantes que jamais. Celles de Tarantino donc, mais aussi celles, plus techniques mais pas moins pertinentes, de Sophie Seydoux sur Le Bonheur ou du directeur de la cinémathèque tchèque, assez charismatique et pédagogique, autour de Chronique morave. Sans parler du maître Cavalier, impérial d’élégance, d’humour et de modestie, venu parler de son Mise à sac. Des amoureux du cinéma qui viennent partager en toute simplicité leur passion ; on ne trouve ça qu’au festival Lumière, définitivement.

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