Sens interdits 2013, jours 1 et 2 : Les femmes au pouvoir

Maudit soit le traître à sa patrie. Bussy monologues. Villa + Discurso.

Après une ouverture coup de poing, passablement énervée et sacrément accusatrice envers les spectateurs (qui tous n'ont pas souhaité la nomination de Manuel Valls au ministère de l'Intérieur, quoi qu'en disent les véhéments comédiens) par les Croates et Slovènes de Maudit soit le traître à sa patrie, le programme de jeudi fut plus posé mais pas moins calme et tranchant.

 

Un héros ? Des égyptiennes !

À peine débarquées d'Egypte, Mona El Shili et Sondos Shabayek ont posé leurs petites affaires en fond de scène du Théâtre de l'Elysée : des foulards, une brosse à cheveux, une poupée d'enfant... Et pendant une heure, dans Bussy Monologues, elles ont incarné leurs compatriotes féminines qui, depuis plusieurs années, leur laissent des témoignages à l'Université américaine du Caire, là où les deux jeunes filles se sont rencontrées et ont eu l'idée de ce spectacle - dont une partie seulement est présentée ici. Il y est question du corps de la femme, de l'apparition des règles aux premiers désirs, des tentatives d'affleurement à la sexualité (baptisée «impolitesse», pour ne pas prononcer ce mot considéré comme sale). Et c'est à chaque fois empreint de honte, tant tout est couvert de non-dits dans les familles. Et puis il y a la colère, qui monte inexorablement, non seulement à l'encontre des hommes (fustigés comme il se doit, est-on tenté d'écrire quand on a déjà mis un pied sur ce sol), mais aussi des femmes, celles qui fusillent du regard, quand elles ne les agressent pas, les jeunes filles qui tentent de s'affranchir en enlevant le voile, en mettant un simple jean.

«Certains hommes essayent de t'imaginer sans vêtement» dit l'une d'elle, dépitée, avant de poursuivre : «je me sens déshabillée vingt fois par jour et touchée trois cents fois». Car ainsi va la vie d'une occidentale partie à la découverte du Caire (ou d’un pays du Maghreb), mais ainsi va également celle d'une jeune cairote réclamant juste de pouvoir disposer de son corps. Pour autant, les deux comédiennes ne signent pas un manifeste. Elles disent juste ce qu’elles et que leurs congénères vivent en composant un duo très soudé, s’appuyant l’une sur l’autre et sur quelques accessoires habilement utilisés, véritables articulations de ce spectacle minimal, presque bricolé mais néanmoins solide, où la parole circule avec facilité et dans lequel elles affirment que c'est par l'émancipation de la femme que passera désormais l'avenir du pays. Ou ne passera pas.

Le Chili. Plaies et Bachelet

En découvrant dans la foulée Villa + Discurso au TNP, nous voilà repartis pour un très long texte surtitré. Mais là encore, les efforts seront amplement récompensés. Après l’arabe, voici deux heures d’espagnol qui filent à toute vitesse. Adieu l’Egypte, place au Chili et à ses blessures brûlantes. D’emblée, le spectacle est plus professionnel, les gestes sont plus précis. Guillermo Calderón, auteur et metteur en scène, a déjà tourné ses spectacles, et notamment celui-là, dans le monde entier. Nous sommes dans du théâtre purement sud-américain (on pense à Daniel Veronese, Enrique Diaz et surtout Claudio Tolcachir auteur du Cas de La Famille Coleman) : un décor réduit au strict minimum – toujours du mobilier, tables, chaises - des comédiens habillés comme à la maison et un débit de parole sidérant. Bref, la vie. Calderón nous emmène au cœur d’une discussion entre trois jeunes filles qui doivent décider du sort de la Villa Grimaldi, où se sont déroulées les pires exactions durant la dictature militaire de Pinochet. Une sinistre demeure du souvenir ? Un musée ? La laisser telle quelle ? Un lieu comme cela doit-il provoquer les larmes, être didactique ? Peut-on courir sur la pelouse ou pique-niquer ? Doit-on être dans le recueillement permanent ? Pour répondre à ces questions fondamentales auxquelles tous les pays qui ont connu des heures noires se cognent (Berlin ne cesse d’être dans cette dialectique), les filles tentent des démonstrations «blanches», sortes de répétitions de ce qu’elles pourraient dire à un auditoire de décideurs. Et elles s’écharpent, s’engueulent, s’accusent, micro HF collé au paletot pour ne jamais "faire théâtre".

Derrière ces discussions sur l’histoire, l’héritage, le devoir de mémoire, il y a surtout leurs douleurs personnelles qui, longtemps tues, explosent, se réverbèrent violemment les unes aux autres et bouleversent. Que font ces femmes face au désastre pas encore refroidi ? Certaines deviennent «présidentes de la République». Dans un twist scénaristique impossible à anticiper, ces trois comédiennes divisées deviennent alors une seule : Michelle Bachelet. Voilà Discurso, la deuxième face de cette pièce. Elue de gauche, la dirigeante reconnait être là pour reproduire le modèle néo-libéral inventé par la droite, même si «le pouvoir ne m’a pas corrompue». Entre autocélébration et critique, Bachelet parle d’elle-même sans concession, des Chiliens qu’elle aime infiniment et de la marche du monde qui déraille. Au plateau, c’est surtout la performance éclatante des trois comédiennes qui jaillit plus que jamais. Et cet aveu de Calderón : «les dramaturges ne sont pas à la hauteur de cette histoire». Si, bien sûr que si.

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