Sens interdits 2013, jours 7 & 8 : L'Adieu aux larmes

"Regards de femmes" de Chrystèle Khodr et Chirine El Ansary. "Pendiente de voto" de Roger Bernat. "L’histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge" de Georges Bigot et Delphine Cottu.

Sens Interdits s’est achevé pour nous avec deux pièces déjà vues en amont du festival et dont vous avions parlé dans la version papier du Petit Bulletin. Si Pendiente de voto s’avère être un spectacle très dépendant de la participation du public et de sa capacité à débattre intelligemment ou pas (ce qui fut loin d’être le cas lors de notre séance), L’Histoire terrible… est lui d’une solidité constante. La troupe de jeunes Cambodgiens a fait se lever spontanément toute la grande salle des Célestins après 3h30 en khmer exigeantes et néanmoins passionnantes. Et nous voilà à nous demander depuis quand nous n'avions pas vu pareil enthousiasme du public dans cette ville de Lyon réputée (et souvent à juste titre) froide. En effet peu nombreuses sont les pièces à pouvoir déclencher une vraie ferveur au cours d’une saison. Sur le festival, elles furent pourtant plus d'une, qui plus est dans des salles bien remplies, quand elles n’étaient pas archi bondées comme pour Invisibles de Nasser Djemaï à la Croix-Rousse.

Aux femmes, la patrie reconnaissante

Dans cette dernière ligne droite, deux jeunes femmes, l’une libanaise, l’autre égyptienne, ont relevé le défi du monologue dans deux spectacles présentés successivement sous le titre rassembleur de Regards de femmes. Si l’exercice est périlleux, parfois trop long, il disait une fois encore l’importance de la parole féminine. Lorsque le vaillant Patrick Penot, directeur et inventeur de ce festival international, annonçait avant l’été que cette édition serait à 70% composée d’artistes de sexe féminin, nous n’y avions guère prêté attention, l’essentiel étant que les pièces soient bonnes, quel que soit le genre de leurs metteurs en scène. Au bout de ces huit jours, il apparait pourtant clair que c'est du théâtre de femmes (même les rôles Sihanouk et Pol Pot sont tenu pour deux jeunes filles !) que nous avons vu. Dans tous les cas, il ne s’agissait toutefois pas de véhiculer un discours spécifiquement féministe, mais de dire simplement l’état du monde.

Et personne ne pouvait mieux le faire que des femmes, tant elles sont reléguées au second rang, que ce soit dans les pays arabes, où les révolutions permettent surtout - pour l’instant - un retour du religieux (Bussy monologues, Regards de femmes) ou dans les pays occidentaux, englués dans leur traditionalisme (les chœurs polonais) et où les immigrés s'accrochent à des coutumes arriérées (ArabQueen). A chaque fois, elles n’ont pas revendiqué de droits, n’ont jamais confondu la scène de théâtre avec une manifestation politique. Et pour cause : il n’y a pas meilleure manière d’affirmer cette différence homme/femme qu’en évitant d’en faire le sujet principal. Elles ont en revanche su utiliser leur outil artistique sous toutes ses formes, dans des spectacles plus ou moins bricolés, chantés et joués ou d'une parfaite maitrise technique, comme Je suis par la sibérienne Tatiana Frolova (à voir jusqu’au 9 novembre encore).

Ici et maintenant

Tout au long du festival, il a été question d’un monde en cours, jamais d’un cours d’histoire. Même les Cambodgiens de Sihanouk ont tissé des fils avec le présent, ne serait-ce que parce que cette création est la concrétisation d’une épopée théâtrale née en 1985 à la Cartoucherie de Vincennes. Une épopée qui se poursuit aujourd’hui miraculeusement et qui, peut-être connaitra, une suite là-bas, au nord de Phnom Penh, à Battambang, d’où ils viennent et où ils retourneront fin novembre. Les Croates et les Slovènes de Maudit soit le traître à sa patrie, tonitruant et pas toujours convaincant spectacle d’ouverture, ont aussi relaté l’état des relations entre les héritiers de la défunte Yougoslavie éclatée : des liens durs, tendus, électriques, violents, et parfois drôles. Les deux spectacles chiliens, même si diversement appréciés (notre préférence allant très nettement à Villa + Discurso de Calderon plutôt qu’à El año en que naci de Lola Arias) ont eux dit avec force et de concert que la dictature de Pinochet reste une actualité chaude de ce pays : le tyran a beau avoir quitté le pouvoir en 1990 et être mort en 2006, Michelle Bachelet a beau avoir été l’emblème du redressement de cette nation, la jeunesse chilienne ne s’affaire qu’à comprendre ce que ses parents ont vécu et à déterminer quoi faire des lieux mémoriels mortifères laissés par la junte militaire. Parce qu’il est impossible de faire table rase du passé.

Le voyage s’est achevé en chanson, avec une ritournelle cambodgienne belle à se damner. Au terme de sa 3e édition, il est évident que le festival a grandi. Présente dans dix lieux du territoire de l'agglo lyonnaise, dotée d’un QG sous chapiteau sur la place des Célestins qui lui a offert un véritable supplément d’âme, la manifestation peut maintenant envisager la suite. Patrick Penot l’annoncé avec émotion : vivement 2015 !

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