Le court des choses

La compétition du 34e festival du film court de Villeurbanne s’annonce passionnante, et plus que jamais ouverte sur le monde — et ses affres —, vu par des cinéastes en quête d’audace et d’efficacité. La preuve en quelques films majeurs. Christophe Chabert

Depuis que le festival du film court de Villeurbanne a fusionné ses compétitions francophone et européenne, cette épine dorsale de sa programmation a trouvé une nouvelle ampleur. Ce qui frappe cependant pour cette 34e édition, c’est que les films eux-mêmes semblent traverser les frontières, et il n’est pas rare de voir un cinéaste français tourner en Angleterre ou en Afrique du Sud… Une mondialisation qui se retrouve aussi dans les sujets abordés, où l’immigration et les conséquences de la crise économique forment le background de nombreuses fictions. Cette façon de prendre le pouls d’une époque n’a vraiment rien d’inattendu et serait même anecdotique si les films ne cherchaient pas avant tout de nouvelles formes pour traiter leur sujet.

C’est particulièrement frappant dans The Mass of men de Gabriel Gauchet, un véritable chef-d’œuvre qui fait déjà figure de favori pour le palmarès final. Gauchet met d’abord en scène un fait divers sanglant, un massacre au pistolet à clous dans un Pôle emploi britannique, qu’il regarde à travers les images froides des caméras de surveillance. Puis il rembobine son film, et se concentre sur un pauvre chômeur en retard de trois minutes à son rendez-vous à ce même job center. Il tombe sur une employée intraitable qui décide de lui faire "payer" ce retard en le déduisant de ses indemnités. Le malaise ressenti face à The Mass of men tient à ce que la sensation d’injustice que l’on éprouve est constamment freinée par l’issue tragique et annoncée de la situation. L’écartèlement moral du spectateur prendra pourtant une toute autre signification une fois le tableau complété, brouillant les frontières entre bourreaux et victimes et faisant d’un acte de lâcheté un ultime réflexe de survie. Comme la rencontre entre le réalisme social de Loach et la froideur clinique de Haneke, The Mass of men est un coup de poing dans l’estomac.

Sauve qui peut (la vie)

C’est aussi ce que pratique, mais avec des armes très différentes, Xavier Legrand dans son premier court, Avant que de tout perdre, bluffant de maîtrise. Là encore, c’est le territoire du fait divers qu’il explore, celui d’une femme tentant de fuir avec ses enfants un mari qui la brutalise ; mais la mise en scène prend systématiquement le sujet de vitesse, préférant l’urgence et le suspense plutôt que les longs discours. Écrit et filmé comme le meilleur des thrillers, jouant sur d’habiles contre-emplois — le mari violent prend les traits et la bonhomie insoupçonnable de Denis Ménochet — et sur une tension parfaitement dosée, Avant que de tout perdre est un autre sommet de cette compétition.

Le monde comme il va mal, c’est aussi l’enjeu du bien nommé Solitudes signé Liova Jedlicki, où une jeune prostituée roumaine va porter plainte dans un commissariat parisien suite à un viol collectif. Le besoin de connaître les détails les plus intimes et la froideur des démarches administratives se heurtent à la douleur d’un drame humain dont l’indicible est renforcé par la barrière de la langue. Car la prostituée ne parle pas français et doit donc être aidée par un interprète, toujours à deux doigts de sortir de son rôle et de témoigner de la compassion pour cette inconnue meurtrie. Le film est aussi une rencontre, entre ce qui fait le prix du nouveau cinéma roumain — goût du plan-séquence et du temps réel captant aussi bien les nuances, les hésitations et les ratés de l’action et de la parole — et un certain naturalisme français où la distance entre les êtres ne peut jamais être vraiment comblée.

B… b… boy meets g... g... girl

De toute façon, ce naturalisme qui d’ordinaire est une sorte d’AOC hexagonale, a été annexé dans la compétition de Villeurbanne par le très beau film d’un cinéaste suisse, Jan Czarlewski, L’Amour bègue. Tout est dans le titre : Tim, 23 ans, bégaie, et pas qu’un peu, et il cherche à surmonter ce handicap pour vivre comme la plupart des garçons de son âge des histoires sentimentales avec les filles. L’Amour bègue repose d’abord sur la personnalité de son comédien, Olivier Duval, dont l’élocution vient gripper le programme si classique du boy meets girl. Mais il s’appuie aussi sur un sens très fin de la dédramatisation, le principal problème de Tim n’étant pas tellement son rapport avec le sexe féminin qu’avec l’image qu’il a de lui-même. Autour de lui, il y a de la curiosité, de la sympathie et de la bienveillance ; mais à l’intérieur, il n’y a que du doute et de l’angoisse. Le film refuse ainsi de le plaindre ou de s’apitoyer, préférant voir comment ce personnage à la fois charmant et maladroit va se débrouiller avec l’humeur de comédie sentimentale dans lequel il est projeté.

Ces quatre œuvres singulières ne sont que la partie immergée de l’iceberg qu’est la compétition (qui compte 41 films au total !) et dans laquelle on attend avec beaucoup de curiosité les nouveaux films de Christophe Loizillon (lauréat du Grand prix à Villeurbanne il y a quatre ans), Petit Matin avec Matthieu Amalric ou du régional de l’étape, Daniel Metge, qui revient pour la troisième fois consécutive en compétition avec Poussières. À suivre aussi, un court espagnol avec la star Luis Tosar, Cólera, signé Aritz Moreno, et un film FEMIS dont on nous dit qu’il ne ressemble pas à un film FEMIS, Je sens plus la vitesse de Joanne Delachair. On en reparlera, comme il se doit, sur notre site jusqu’à l’annonce du palmarès le samedi 23 novembre.

Festival du film court de Villeurbanne
Au Zola, jusqu’au 24 novembre

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