François Damiens l'ultra-terrestre

Je fais le mort
De Jean-Paul Salomé (Fr, 1h45) avec François Damiens, Géraldine Nakache...

François Damiens, comédien belge adopté par le cinéma français, doublement à l’affiche du plaisant "Je fais le mort" et du magnifique "Suzanne", est passé en six ans de "sorti de nulle part" à "présent partout", sans dévier de ses principes et de ses saines convictions. Christophe Chabert

Décembre 2007. À quelques jours de la sortie de Cow-Boy, joli film un peu oublié de Benoît Mariage, le réalisateur et ses deux comédiens Benoît Poelvoorde et François Damiens sont en pleine tournée promo. On demande à l’attachée de presse un entretien en tête-à-tête avec un des membres de l’équipe et elle pense qu’on va naturellement réclamer quelques minutes avec la tornade Poelvoorde, au sommet de sa gloire… Mais non, c’est Damiens qui nous intéresse, et nous voilà partis pour une discussion d’une demi-heure avec ce comédien qui, à l’époque, n’avait que quatre films à son actif et dont les caméras cachées commençaient à peine à faire le buzz. L’entretien est mémorable, d’une franchise rare ; il y expose sa candeur face à un métier dont il ne connaît rien et dans lequel il s’engouffre avec un mélange de curiosité et de scepticisme.

Six ans plus tard, François Damiens est devenu une vedette — on préfère ce mot à celui de star, ne serait-ce que parce qu’il désigne aussi une bière belge — et parvenir à s’entretenir avec lui est devenu plus compliqué ! C’est de cela dont on va donc parler avec lui aujourd’hui : comment il est passé des seconds aux premiers rôles, de la périphérie au centre du cinéma franco-belge, pour des comédies populaires comme pour des films d’auteurs.

«J’ai une tendance à m’enlaidir, car il y a moins de boulot»

Son bilan de cette intense période d’activité ?

«J’ai compris certaines choses, mais il y en a encore beaucoup que je n’ai pas découvertes et c’est justement ça qui m’intéresse. J’ai fait des films qui, à mon avis, n’étaient pas des grandes réussites, mais c’est en se trompant qu’on apprend à se connaître et à ne pas reproduire ses erreurs.»

François Damiens a réussi cet exploit que peu d’acteurs arrivent à réaliser : susciter des désirs extrêmement variés chez les cinéastes, à l’image des deux rôles dans lesquels on le retrouve actuellement sur les écrans. D’un côté, un comédien loser, égocentrique et vaniteux, contraint d’aller jouer les morts sur une scène de crime — Je fais le mort de Jean-Paul Salomé ; de l’autre, un père veuf qui élève comme il peut ses deux filles — Suzanne de Katell Quillévéré. Deux rôles incroyablement riches qui synthétisent son talent protéiforme. Chez Salomé, la mise en abyme lui permet de se moquer des tares de ses collègues tout en composant un personnage qui rappelle, par sa bêtise satisfaite, ceux qu’ils composent pour pousser à bout de malheureux inconnus ; chez Quillévéré, Damiens ramène de la légèreté au milieu du drame, mais surtout s’avère pour la première fois d’une beauté immédiate sur l’écran.

«Je trouve que c’est un beau mec, explique la réalisatrice, il a énormément de charme, un truc à l’Américaine dans sa carrure.»

François Damiens commente :

«J’avais fait il y a quelques années La Famille Wolberg et Axelle Ropert avait essayé de m’embellir, mais elle n’y était peut-être pas arrivée ! J’ai une tendance à plutôt m’enlaidir, peut-être par fainéantise car il y a moins de boulot (rires)»

«Ce n’est que du jeu»

Damiens s’est fait connaître en jouant les beaufs belges et peut occasionnellement remettre le couvert — chez Dany Boon, par exemple. Mais c’est par sa délicatesse qu’il séduit dans le film du même nom, et plus encore quand il concilie les deux au sein d’un même rôle : dans L’Arnacœur, il est autant bourrin que charmeur, balourd que gracieux. Son personnage, comme celui de Je fais le mort, est un acteur dont on rie de voir les ficelles :

«Jouer le mec qui joue, ça devient de l’humour de l’humour de l’humour. Certains acteurs ont très peu de distance par rapport à leur métier. Ils sont dans la vie et quand ils jouent, ils le sont aussi, mais d’une autre façon. Je trouve ça formidable de pouvoir tourner en dérision le fait de jouer. Car ce n’est que du jeu…»

Alors que le cinéma l’aspire de plus en plus, lui préfère rester du côté de la vie, au point d’avoir failli refuser Suzanne pour cause d’emploi du temps surchargé et de vie de famille écourtée.

«Je suis entouré de gens qui adorent le cinéma, mais pas moi, même si je sais que ce serait très enrichissant pour mon métier de prendre certains trucs, d’observer. J’aime surtout observer la réalité. J’aime voir quelqu’un attendre sans bouger ; par contre, voir un film d’action, ça m’ennuie. L’écran fait écran. J’ai besoin de voir l’humain.»

C’est aussi pour ça, dit-il, qu’il a 

«besoin de scénarios très terre-à-terre. J’ai du mal avec les scénarios où il y a des préceptes de base à assimiler. On est en 2040, les garçons sont des filles, les filles des garçons, on roule à l’envers… C’est comme la cuisine : ce sont les mauvais cuisiniers qui font une sauce au kiwi avec du saumon. C’est original, mais c’est dégueulasse !»

On osera une autre comparaison, de notre cru, pour boucler la boucle : dans Je fais le mort, Damiens doit reconstituer un fait divers en endossant une combinaison de latex SM. En début d’année, Benoît Poelvoorde faisait de même avec une gêne manifeste dans Une histoire d’amour d’Hélène Fillières. Jean-Paul Salomé confirme :

«Un autre comédien que François aurait douté de la combinaison en latex…»

Damiens enfonce le clou :

«Moi, je me réjouissais de la mettre…»

Six ans après, les rôles se sont définitivement inversés entre les deux meilleurs comédiens belges contemporains… 

pour aller plus loin

vous serez sans doute intéressé par...

Mardi 11 février 2020 Le combat de personnages pour pouvoir survivre après la défection de leur public épouse celui d’un père pour rester dans le cœur de sa fille. Beau comme la rencontre fortuite entre Princess Bride et une production Pixar dans un film d’auteur...
Mardi 14 juin 2016 Au Sud de Bellecour, côté Rhône, vient d'ouvrir l'un de ces établissements mutants : coffee shop, salon de thé, bar à dessert ou néobistrot, on ne sait plus trop. Confort, chic, féminin : ça c'est certain.
Mardi 26 janvier 2016 De et avec Bouli Lanners (Fr/Bel, 1h33) avec Albert Dupontel, Suzanne Clément, Michael Lonsdale, Max von Sydow…
Mardi 1 septembre 2015 La vérité fait parfois mal à entendre : Dieu est misanthrope, sadique et résident bruxellois. S’épanouissant dans la création de catastrophes, ce pervers se (...)
Mardi 16 décembre 2014 Bons sentiments à la louche, pincée d’humour trash, mise en orbite d’une star de télé-crochet, célébration de l’art de Michel Sardou, regard pataud sur le handicap, populisme facile : Eric Lartigau signe un film dans l’air moisi du temps, qui donne...
Mardi 7 octobre 2014 De Xavier Dolan (Can, 2h18) avec Antoine-Olivier Pilon, Anne Dorval, Suzanne Clément…
Mardi 31 décembre 2013 Et si l’année 2013 était une année historique pour le cinéma ? Par la quantité de grands films vus, la santé de ses auteurs et la richesse des propositions, on a tendance à le croire… Tout en sachant que les meilleurs crus sont aussi souvent des...
Mercredi 11 décembre 2013 Peut-on faire un mélodrame sans verser dans l’hystérie lacrymale ? Katell Quillévéré répond par l’affirmative dans son deuxième film, qui préfère raconter le calvaire de son héroïne par ses creux, asséchant une narration qui pourtant, à plusieurs...
Mardi 3 décembre 2013 De Jean-Paul Salomé (Fr-Belg, 1h42) avec François Damiens, Géraldine Nakache, Lucien Jean-Baptiste…
Mercredi 4 septembre 2013 De Serge Bozon (Fr, 1h46) avec Isabelle Huppert, François Damiens, Sandrine Kiberlain…
Mardi 27 ao?t 2013 Claire Simon tente une radiographie à la fois sociologique et romanesque de la gare du nord avec ce film choral qui mélange documentaire et fiction. Hélas, ni le dialogue trop écrit, ni les récits inventés ne sont à la hauteur de la parole réelle et...
Jeudi 17 janvier 2013 La nouvelle exposition du Musée Paul-Dini sonde l'entre-deux-guerres à Lyon, période durant laquelle, peu à peu, avant-gardes et modernité artistiques se sont imposées. Si la ville n’était pas, alors, en avance sur son temps, on pouvait cependant y...
Mercredi 11 juillet 2012 Bonne nouvelle : Xavier Dolan fait sa mue et commence à devenir le cinéaste qu’il prétend être. Si Laurence anyways est encore plein de scories, d’arrogances et de références mal digérées, on y trouve enfin de vraies visions de cinéma. Christophe...
Vendredi 16 décembre 2011 De David et Stéphane Foenkinos (Fr, 1h48) avec Audrey Tautou, François Damiens…
Jeudi 23 juin 2011 De Pascal Rabaté (Fr, 1h20) avec Jacques Gamblin, Maria De Medeiros, François Damiens…
Mercredi 23 juin 2010 Débordant de vie, avec tout ce que cela comporte d’euphorie, de déprime, de coups de cœur et de coups de gueule, Tournée est avant tout un film de flux et (...)
Mercredi 12 décembre 2007 François Damiens, acteur, star de la télé belge, découvert dans Dikkenek et OSS 117, montre dans Cow-boy qu'il est surtout un comédien subtil et émouvant. Christophe Chabert
Mercredi 12 décembre 2007 Après Les Convoyeurs attendent, Benoît Mariage retrouve Benoît Poelvoorde pour une nouvelle comédie douce-amère ; la comédie est ratée, mais valorise la peinture attachante et jamais méprisante des petites gens belges. Christophe Chabert

Suivez la guide !

Clubbing, expos, cinéma, humour, théâtre, danse, littérature, fripes, famille… abonne toi pour recevoir une fois par semaine les conseils sorties de la rédac’ !