Lady Night

Avec "Le Baiser", son premier album, mélange très réussi de chanson française et d'atmosphères électro-pop, la Lyonnaise Billie embrasse les paradoxes esthétiques à pleine bouche dans un camaïeu de pénombre. Et sur le mode du conte fantastique fait danser sur des mots bleus son romantisme new-wave. Stéphane Duchêne

Contrairement à Bashung, l’une de ses idoles, la nuit, Billie ne ment pas. Elle ne dort pas non plus, ni ne rêve, elle «vole» comme elle le chante sur La Fille Peter Pan. La nuit, Billie, chanteuse nyctalope et noctambule, funambule dans l’ombre bleutée et les brumes tombantes entre ses avatars rêvés : femme-vampire prête à brûler son désir aux rayons du soleil (Sangtimentale), Ondine suffocant de solitude (Ta bouche) ou sirène chantant la malédiction d'un pouvoir de séduction changé en misère affective (L’Âme bleue).

Femme fatale, Billie a adopté un pseudo épicène. Belle de nuit, elle a choisi ce dernier en référence à Billie Holiday, éternelle "Lady Day" – à laquelle elle consacre d'ailleurs l'éponyme Billie, récit de destin effondré. Là s’incarne sans doute le paradoxe de cet autre «étrange fruit» qui se dit «entre deux âges» (Chronologie) – en vrai, une trentaine qui ne se voit même pas – et qui voulait faire de la chanson française ET de la new-wave ; chanter d’une bouche rouge vif mais «le blues aux lèvres» ; s’inventer des histoires pour mieux raconter la sienne, fascinée qu’elle est par le fond de cruauté et le romantisme morbide des contes pour enfants : «j’aime les versions originales des contes, qui sont complètement à l’opposé de l’image qu’on a pu en avoir après avec Walt Disney. Le Peter Pan de James Barrie, par exemple, est un livre hyper glauque, très trash, les gamins s’y font trucider par des fées vraiment flippantes».

L'imagination au pouvoir

C'est que Billie est le produit d'une enfance où l'imagination était au pouvoir entre un père dessinateur de BD et une mère scénariste : «Chez moi, on peut s’inventer des personnages et des histoires toutes les trente secondes, ça ne pose pas de souci, ça fait partie du quotidien. Dans ma famille, si j’avais voulu être poissonnière, ça n'aurait pas été un problème mais ça aurait beaucoup étonné. Je n’ai pas grandi dans un milieu où l’on dit "trouve-toi un vrai métier.

L'occasion est trop belle de ne pas être comédienne – tant pis pour la poissonnerie. Billie envisage un temps l’ENSATT mais s'ennuie d'abord à mourir sur les bancs de la fac d'arts du spectacle. Elle tient six mois et entre, comme on aurait vu de la lumière, à l’ENM, le conservatoire de Villeurbanne, au département chanson française. Elle qui sait tout juste «placer un do sur une portée».

Entre cours d’harmonie, d’interprétation, montage et démontage de groupes, Billie se cherche, a des «envies de trucs intimistes» et a le déclic lors d’un concert de Camille, période Le Fil : «Elle m’a conforté dans l’idée qu’on pouvait faire quelque chose de différent avec de la chanson. Une chanson sur un gars qui traîne dans un bar, ça ne me fait pas rêver. Là j’entrevoyais des choses qui sortaient des sentiers battus». Elle se lance en duo avec la violoncelliste Theodora King, "bidouille" entre rock et prod’ hip-hop nées d’une rencontre avec Les Gourmets. Se fait même remarquer à plusieurs reprises (chantier des Francos, Transmusicales...).

Mais petit à petit infuse en Billie le sang bleu de la new-wave, cet amour de jeunesse. La providence met alors sur son chemin Romain Tranchart, moitié de Modjo et ingénieur du son sur le Sexuality de Sébastien Tellier. «Quand il m’a vu sur scène, il m’a dit qu’il fallait absolument qu’on aille dans une direction krautrock alors que je ne connaissais même pas Kraftwerk. On a passé un an à n’écouter que ça, à aller chercher pleins de vieux sons. C’est comme ça qu’on en est arrivé à cet album, Le Baiser».

Sauerkraut voyage

Les baisers les plus longs à obtenir sont parfois les meilleurs et celui-ci aura pris quatre ans : «Personne ne met quatre ans à sortir son premier album, rit-elle. Mais il fallait que je me trouve. Est-ce que je pouvais ne pas avoir de barrière parce que j’écrivais en français alors que mon amour allait plutôt vers la new-wave et les vieilles boîtes à rythmes ? Comme par hasard, quand j’ai trouvé exactement ce que je voulais faire musicalement, j’ai trouvé tout le reste» : look – très Jil Caplan de l'espace, dans sa combinaison bleue – et chorégraphie minimaliste aux ondulations androïdes tout en mouvements d'épaules à breveter d'urgence.

Reste que ce Baiser, on pourrait être tenté de s’y refuser si l’on est un peu réfractaire aux étreintes de la chanson française ou, plus étrange si, au contraire, on les aime trop. Rares sont les albums de new-wave krautrockisant à s'adosser à des paroles – assez sublimes – de Kent ou Belle du Berry. Plus rares encore sont les albums de chanson française à compter un instrumental comme Sauerkraut Voyage.

Mais c’est justement cet entre-deux indécidable qui «fait mouche» : ces riches et hypnotiques productions new-wave, faites de boucles de claviers et de basses rétro-futuristes, auxquelles on peut ajouter les boucles de violoncelle en suspension de L'Âme bleue, qui met fin au Baiser de manière ébouriffante ; cette ligne de crête très fine entre chronique d'amour amer et pop sensuelle, qui fait de "La Fille Peter Pan" une fée digne de celles de James Barrie : «Les fées adorent danser, écrit-il, et bien qu'elles oublient les pas quand elles sont tristes, elles ont tôt fait de les retrouver quand elles redeviennent gaies. C'est la raison pour laquelle les fées ne disent jamais : "Nous nous sentons heureuses", mais : "Nous avons envie de danser"». Là se situe Billie : dans cette heure magique où la mélancolie embrasse le besoin de danse.

Le Baiser (Lyon Musique Développement)

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