Qui es-tu, Godzilla ?

Godzilla
De Gareth Edwards (ÉU, 2h03) avec Aaron Taylor-Johnson, Bryan Cranston...

Toujours pas à bout de souffle (atomique), Godzilla revient soixante ans après sa création sur les écrans avec une nouvelle adaptation signée Gareth Edwards. Retour sur un monstre emblématique de la culture japonaise et sur un cinéma d’exploitation baptisé "kaiju eiga", aujourd’hui récupéré par Hollywood. Textes : Christophe Chabert

À quoi ça tient, un imaginaire collectif ? Sans doute à la répétition respectueuse, dégradée ou abâtardie du même, jusqu’à en faire une mythologie bien calée dans le cerveau de générations entières. La littérature populaire a longtemps travaillé à fabriquer ce type de mythes, et ce sont aujourd’hui la bande dessinée et la télévision qui font figure de laboratoires à icônes contemporaines. Et le cinéma dans tout ça ? Même s’il se sert généreusement dans les autres arts — la condamnation à perpétuité des spectateurs aux super-héros Marvel récemment décrétée par Disney en est l’exemple le plus cruellement frappant — il lui arrive aussi de faire surgir des profondeurs de son imagination une mythologie qui n’appartient qu’à lui. Et parfois, à un pays tout entier.

Des entrailles de la terre ou du fond des océans, c’est bien de là qu’est apparu Godzilla (ou Gojira, si l’on s’en tient à l’orthographe nippone originale) ; mais c’est surtout d’un trauma fondateur de la nation japonaise que le monstre est né : les deux bombes atomiques qui ont dévasté Hiroshima et Nagasaki. Dix ans plus tard, en 1954, le producteur Tomoyoki Tanaka a l’idée de ce reptile érectile à crête dorsale, lointain descendant d’un dinosaure qui fait surface suite à un tremblement de terre — l’autre phobie japonaise — et va aller foutre un souk XXL dans un Tokyo tout de maquettes écrabouillées par ce géant pas content — en fait, un type normal dans un costume taille 58. Le succès fracassant du film signé Ishirô Honda donnera lieu à une brassée de suites, mais va surtout lancer un genre à part entière au Japon, le film de monstre(s) géant(s) ou kaiju eiga, qui nourrira pendant un demi-siècle le cinéma d’exploitation nippon.

N’importe quoi, mais géant

Restons deux secondes encore sur Godzilla lui-même. Au départ, il est une sorte de King Kong qui bousille tout sur son passage et flanque la pétoche aux autochtones avec son souffle atomique, ses grosses paluches griffues et son regard vénér’. Film après film, devenu phénomène culturel chéri par les petits et les grands, il bascule de l’autre côté de la barrière et devient protecteur d’un Japon convalescent, en proie aux doutes et à la culpabilité. Il faut donc lui inventer des ennemis dignes de son rang, fruits de l’imagination débridée de scénaristes visiblement très à l’aise avec les substances en vogue dans les années 60 et 70. Papillon géant — Mothra — dragon géant à trois têtes — King Ghidorah — homard géant — Ebirah — mantes religieuses géantes, bref, n’importe quoi tant que ça mesure entre cinq et dix mètres de haut…

L’origine des bestioles elle-même est variable : tantôt produites par des phénomènes naturels, tantôt par les errements de la technologie humaine, tantôt par des extra-terrestres pas franchement sympas, histoire de croiser opportunément le genre avec de la SF pure et dure, quitte à verser dans la parodie ou dans la série Z. Godzilla ne cesse ainsi, tel un Phœnix écaillé, de renaître de ses cendres, que ce soit littéralement — il clamse régulièrement à la fin des épisodes — ou métaphoriquement, les producteurs de la Toho exploitant le filon jusqu’au non-sens et au désintérêt du public, avant de le ragaillardir quelques années plus tard avec des équipes renouvelées et des effets spéciaux un poil plus soignés.

Hollywood contre Godzilla

Dans son désir rapace et impérialiste de ne jamais laisser une cinématographie se doter de sa propre industrie commerciale, Hollywood a rapidement eu envie de coloniser Godzilla. En important d’abord les films originaux, non sans y avoir rajouté au préalable des stocks shots et des séquences tournées avec des comédiens américains — faudrait quand même pas que les spectateurs de multiplexe se retrouvent une heure trente durant avec des bouffeurs de tofu comme support d’identification, merde ! Puis en sautant le pas, après dix ans de tergiversation, avec une première adaptation signée Roland Emmerich, alors au fait de sa gloire suite au succès d’Independance Day.

Dans son éternel complexe spielbergien, il lorgne surtout du côté des innovations apportées par Jurassic Park — dont le deuxième volet, Le Monde perdu, peut être vu comme un hommage à Godzilla lorsque les dinosaures débarquent à New York ; et, par un de ces paradoxes dont il est coutumier, Emmerich utilise le monstre pour un plaidoyer écolo visant la reprise des essais nucléaires décrétés par le Président Chirac. Hélas ! Cette francisation du contexte pousse Godzilla à affronter Jean Reno, beaucoup plus terrifiant que la bête elle-même. Hollywood aura donc laissé passer une décennie et demie avant de revenir à l’assaut avec la version Gareth Edwards. Entre temps, le génial Guillermo del Toro aura rendu le plus bel hommage qui soit au kaiju eiga avec son sublime (si !) Pacific Rim pétri de déférence envers la culture japonaise, utopie d’un blockbuster mondialisé où la puissance visuelle de l’artiste unit traditions orientales et occidentales dans un même geste de mise en scène.

Pour l’héritage politique, c’est du côté de la Corée du Sud qu’on peut trouver un digne dauphin de Godzilla avec le formidable The Host de Bong Joon-ho. Si le monstre n’a pas grand-chose à voir avec ses antécédents japonais, sa genèse — des produits chimiques déversés par un industriel américain sans scrupule dans le fleuve Han — rappelle que les bestioles les plus dangereuses ne sont que la conséquence de l’irresponsabilité humaine. Eh oui ! Dans toute mythologie qui se respecte, il y a un fond de vérité toujours bonne à rappeler.

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