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Cannes 2014, jour 4. Aux armes !

"The Rover" de David Michôd. "The Disappearence of Eleanor Rigby" de Ned Benson. "It follows" de David Robert Mitchell. "Les Combattants" de Thomas Cailley.

S’ennuie-t-on au cours de ce festival de Cannes ? Oui, un peu, beaucoup parfois ; alors à la guerre comme à la guerre, on ose ce que l’on n’avait jamais osé jusque-là : laisser tomber la compétition, et se promener à travers les séances des sections parallèles, pour espérer y trouver des films stimulants, différents, bref, autre chose que de l’art et essai formaté, long et plombé.

À ce petit jeu, The Rover, présenté en séance de minuit, repousse les limites de la bizarrerie. De la part du réalisateur d’Animal kingdom, David Michôd, rien ne laissait présager un tel virage ; si son premier film était puissant et abouti, il s’inscrivait dans un genre codifié — le film de gangsters — et sa mise en scène cherchait avant tout une forme d’efficacité sans refuser pour autant d’apporter de réelles innovations.

Avec The Rover, Michôd fait exploser toutes les catégories et signe le premier film post-apocalyptique beckettien, que l’on pourrait réduire à ce pitch : deux hommes, l’un à moitié idiot, l’autre impavide, recherchent à travers une Australie désolée une voiture. Point. Le premier plan, qui montre pendant une minute Guy Pearce immobile, sans expression et attaqué par des mouches, donne le ton : il ne se passe à peu près rien dans The Rover, sinon quelques éclairs de violence vite fondus dans une absolue normalité. Michôd suspend régulièrement l’action pour montrer un train passer, les deux hommes en train de marcher dans le désert ou Robert Pattinson chantonner approximativement par-dessus une scie pop. Le dialogue est lui aussi réduit à la portion congrue, et se résume souvent à des phrases estropiées ou à des dialogues de sourd — dont celui, génial, entre Pearce et une sorte de mère maquerelle dégoulinante de courtoisie et de flegme. Qu’arrive-t-il après la fin du monde ? Rien, au sens où l’existence n’est ni plus ni moins absurde et tragique qu’avant. La vie humaine a simplement moins de prix, les relations familiales se délitent face à la survie et au chacun pour soi, et les derniers hommes sur terre errent dans un état catatonique, s’inventant de maigres buts pour continuer à vivre.

Il y a du Gerry dans The Rover, mais un Gerry qui irait piquer les codes du cinéma de genre pour les transformer en micro-événements au sein d’un dispositif contemplatif, et où les chansons de Tortoise remplaceraient les tubes contemporains d’Arvo Part. Post-apocalyptique, The Rover est donc une sorte de post-cinéma baignant dans du post-rock : il n’y a pas plus cohérent, à ce niveau-là. On n’est pas obligé d’accompagner totalement Michôd dans ce jusqu’auboutisme-là ; mais on ne peut lui dénier d’avoir osé un véritable film d’art tourné avec des stars et une économie de divertissement.

 

Face à ce suicide commercial au panache indéniable, The Disappearance of Eleanor Rigby a très vite révélé son formatage sournois et s’est inscrit, comme le Egoyan la veille, dans la catégorie des films de cinéma moins bien faits que les séries télé contemporaines. Cette love story d’après la séparation est un grand robinet d’eau de rose tiédasse dont la portée romanesque et romantique est proche du néant. Le couple Jessica Chastain / James MacAvoy a beau être parfaitement glamour, leurs personnages sont vides d’enjeu et se contentent, la plupart du temps, de n’être que les réceptacles des pensées de l’auteur sur les hommes, les femmes, l’amour et le couple, pensées à peine plus élevées que celles d’un Claude Lelouch — l’affiche d’Un homme et une femme est très visible dans la chambre de Chastain. Ils s’aimaient, ils ne s’aiment plus, il ne s’en remet pas, elle retourne chez ses parents — dont une Isabelle Huppert très corporate, puisqu’elle conseille à sa fille d’aller vivre un temps à Paris, et de prendre le temps de lire «Le Monde et Les Inrocks en terrasse» ; pourquoi pas aller voir Saint Laurent de Bonello au cinéma, pendant qu’on y est ? Et puis il a une aventure avec la serveuse de son restaurant, il culpabilise, il lui dit par honnêteté, elle le prend très mal, elle se venge en voulant coucher avec un mec levé dans un bar, mais finalement, non, non, c’est pas bien, je ne peux pas, non, non… Initialement conçu en deux films (l’un sur lui, l’autre sur elle), The Disappearence of Eleanor Rigby a donc eu finalement droit à sa version mixte de deux heures ; une fois le concept dissout dans les obligations commerciales, ne reste plus à l’écran qu’un pauvre téléfilm mollasson, engoncé dans des valeurs très puritaines, où la légèreté se transforme en superficialité. Fuyons !

 

Il y a trois ans à la Semaine de la critique, on avait découvert un premier film américain, The Myth of the American Sleepover, qui n’est jamais sorti en salles et vient tout juste d’être édité en DVD. Son réalisateur, David Robert Mitchell revient cette année dans la même section pour y présenter son deuxième film, It follows. Après le teen movie mélancolique, Mitchell s’essaie ici au film d’horreur, et le résultat est pour le moins médiocre. L’idée était pourtant belle : comment une jeune adolescente se retrouve, suite à un rapport sexuel avec son petit ami, victime d’une malédiction — elle est poursuivie par des hommes et des femmes dénudés qui avancent sur elle à vitesse normale, ni trop vite, ni trop lentement pour lui foutre une pétoche mortelle. Seule solution pour s’en débarrasser : coucher au plus vite avec un autre homme. Raconté comme ça, ça a l’air zozo, mais Mitchell croit dur comme fer à son histoire et s’interdit tout deuxième degré. Sa métaphore, en revanche, est passablement lourde : la peur et la culpabilité de la sexualité forment le double fond de cette MST d’un genre particulier qui, chez un cinéaste comme Cronenberg, exemple pas du tout pris au hasard, aurait pu déboucher sur une partouze géante entre ados conçue comme un grand jeu de chat(te) perché(e).

Problème : It follows est très mal filmé d’un bout à l’autre, hésitant sans cesse entre la rigueur carpenterienne et les effets contemporains du slasher pour teenagers. La musique electro vintage qui inonde le film est bien à l’image de ce grand écart entre hommage respectueux au maître et opportunisme actuel consistant à faire du neuf avec du vieux. Les effets numériques sont particulièrement ratés, et le film ne sait jamais s’il doit jouer le jeu du genre ou s’en écarter pour observer sa petite communauté d’ados coincés et névrosés, prolongeant ainsi les observations du film précédent. Mitchell n’est pas James Wan, c’est une évidence, mais It follows n’arrive pas non plus à la cheville du très beau All the boys love Mandy Lane, qui réussissait lui cette greffe entre teen movie à la Larry Clarke et slasher gore.

 

La veille, une petite querelle était partie sur la présence de Relatos salvajes en compétition. Certains disaient qu’il était formidable d’avoir placé une comédie juste après les 3h15 arides et rudes (et formidables, on le répète) de Winter Sleep ; d’autres prétextaient que tant qu’à sélectionner des comédies, autant en sélectionner des bonnes. Laquelle, alors ? Eh bien, Les Combattants, premier film de Thomas Cailley présenté à la Quinzaine des réalisateurs qui a provoqué un vent d’enthousiasme comparable à celui soulevé il y a deux ans par Camille redouble et l’an dernier par Les Garçons et Guillaume, à table. Rassurons le lecteur : Les Combattants est beaucoup plus proche de Lvovsky que de Galienne, au sens où ce film formidable, vraiment formidable, n’a rien de démagogique et offre un rire de qualité fondé sur un scénario et des dialogues excellemment écrits, servis par une mise en scène simple, efficace et maîtrisée, et surtout une véritable révélation comique : Adèle Haenel. On savait depuis longtemps qu’elle était une des meilleures jeunes comédiennes françaises ; mais qui aurait parié qu’elle avait en elle un clown aussi hilarant ?

Les Combattants, c’est un peu Les Beaux gosses font l’armée. Arnaud, un petit gars de la côte Atlantique, décide de reprendre le business de charpenterie familiale après la mort de son père, mais dès son premier chantier, il tombe raide dingue de Madeleine, jeune femme virile qui n’a qu’une obsession : entrer dans l’armée pour apprendre les règles de survie, persuadée que le monde court à sa perte. Incapable de lui avouer ses sentiments, Arnaud va la suivre dans un stage d’entraînement où, surprise, il va s’avérer beaucoup plus apte et discipliné face à la rigueur militaire que l’intraitable Madeleine.

Tout est absolument drôle dans Les Combattants : que ce soit la peinture des copains d’Arnaud, glandeurs aux conversations hilarantes — où, au passage, on en dit beaucoup sur l’état de la jeunesse française, entre résignation face à la crise et le chômage et désir d’exil — ou le marivaudage qui s’installe entre Arnaud et Madeleine. Surtout, le stage est une suite de gags en tout genre, qui s’enchaînent à la vitesse de la lumière et ne laissent aucun répit au spectateur. Mine de rien, alors que Cailley semble privilégier la vignette comique, il arrive à faire évoluer ses situations et les rapports entre ses personnages, tous forts et magnifiquement incarnés. À commencer par Madeleine et Adèle Haenel, donc. Qui vient donc ajouter à une liste déjà longue au cours de ce Cannes 2014 un superbe portrait de femme qui ne s’en laisse pas compter par les hommes et va les défier sur leur propre terrain.

Le génie de Cailley, c’est d’avoir fait de Madeleine une tronche et des muscles, une diplômée en macroéconomie et une warrior testant sa résistance physique dans des épreuves passablement grotesques — genre, nager avec des tuiles dans un sac à dos — une fille n’attendant que le moment propice pour exalter sa sensualité et un mec bien couillu capable de sécher son adversaire en un coup de boule bien placé. Tout cela, Haenel le joue avec un mélange de naturel et de composition irrésistible, une intelligence de jeu et un sens des ruptures déments. C’est très simple : comme le héros du film, on la suivrait jusqu’au bout du monde, quitte à se retrouver avec sa bite et son couteau à buter des renards et à construire des cabanes.

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