La route des indés

Gruff Rhys

Marché Gare

ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement

Dans la collection automne-automne musicale, la tendance est clairement à l'indie rock, cette notion floue et changeante qui pourtant se nourrit d'une évidence : quelles que soient sa nature, sa forme, son humeur, son envie, quand on voit un artiste indé, on le reconnaît au premier coup d’œil. Et à ce qu'on en veut toujours plus. Stéphane Duchêne

«Just gimme indie rock !!!!» C'est sur ce cri primal que s'ouvre, en 1991, Gimme Indie Rock, EP culte et (re)fondateur de Sebadoh. Le trio, alors composé d'Eric Gaffney, Lou Barlow et Jason Loewenstein – qui vient de rejoindre le groupe du Massachussetts – y évoque ses influences dans une furieuse séance de name-dropping (Velvet Underground, Husker Dü, Sonic Youth et même Dinosaur Jr., dont Barlow vient pourtant de se faire éjecter comme un malpropre) qui s'accompagne du mode d'emploi indie : jouer plus lentement, fumer de l'herbe (pas forcément dans cet ordre) et hurler à la face du monde.

Ce cri, c'est un peu le cri que le public lyonnais averti (qui comme chacun sait en vaut deux) est depuis quelques temps en mesure de pousser à chaque début de (demi-) saison. Car il sait, à mesure qu'on lui sert sur un plateau des Dinosaur Jr. donc, des Chokebore, des Swans et on en passe, qu'il sera exaucé. Or cette saison, on va encore pouvoir pousser cet appel gourmand aux échos de satisfaction repue. De fait, on a commencé, depuis que Sebadoh justement, a été annoncé il y a quelques mois. D'une certaine manière, il ne manquait plus qu'eux pour boucler une boucle qui pourrait être en réalité un ruban de Möbius.

Bien sûr, il convient de se mettre d'accord sur les termes employés et, peut-être, comme dans une bonne dissertation de philosophie, commencer par là. Qu'est-ce que l'indie rock, en dehors de la définition toute personnelle et banlieusarde qu'en donne Sebadoh : «le blues nouvelle génération des petits blancs» ? Vaste question aux contours pourtant si simples. Comme précisé fort justement par le Dictionnaire du rock (Robert Laffont), le rock – ou plutôt ce que l'on nomme alors nouvellement rock'n'roll – naît indépendant, sous l'égide de Sam Philipps, l'homme qui a accouché, entre autres, d'Elvis, dans un petit studio-label de Memphis nommé Sun Records. Il perd, le rock, cette indépendance à plusieurs reprises, à mesure notamment qu'il est récupéré par le système et les grosses compagnies de disques. En étant avalé par la pop music dans son terme le plus générique et le plus générale.

 

 

Sebadoh

Underground & DIY

Mais toujours une notion nouvelle, l'underground, le Do It Yourself (le fameux premier EP auto-produit de l'ère punk réalisé par les Buzzcocks avec Spiral Scratch en 1977) viennent contrecarrer les plans de l'industrie et récupérer le sceptre de la liberté chérie. Les groupes en tête bien sûr, mais aussi via des labels innombrables qui pour certains grossiront démesurément, jusqu'à faire de "l'indépendance" une industrie, quand d'autres périront plus ou moins glorieusement – par exemple lors de la crise du disque des années 90. Des exemples, il en existe des dizaines : Island, Stiff, Rough Trade (qui n'était au départ qu'un disquaire... indépendant), Factory, 4AD, Mute, Bomp!, Sub Pop, Creation, New Rose en France... Dans le même temps se développent les réseaux de college radios aux Etats-Unis, les radio libres en France, les radios pirates un peu partout. Des classements de ventes de disques indépendants finiront par apparaître tandis que le succès massif de certains groupes indie entrainera même la création de sous-labels "indépendants" au sein de majors, les pistes devenant de fait irrémédiablement brouillées.

De la même manière qu'on a autant de mal à définir ce qui est rock de ce qui ne l'est pas – Thomas VDB, one-man-showman et ancien critique rock, en a d'ailleurs fait un sketch hilarant et pour tout dire très juste – il n'est guère aisé de savoir ce qui est indie rock et ce qui ne l'est pas – à quelques évidences près comme les Pixies vs. Jean-Jacques Goldman. Cela peut rester une affaire de label (ou, malheureusement ou heureusement, de pas de label du tout) mais quand on parle d'indie rock aujourd'hui, on parle état d'esprit, esthétique, on pense à une longue lignée d'influences, comme dans la chanson de Sebadoh, qui accouche d'une attitude et presque d'un art de vivre sa musique. Ce sans bien sûr que l'on ne puisse éviter l'écueil de la pose, du malentendu, du marketing et, très souvent, tout cela à la fois. Nous voilà face à une quadrature du cercle ou du ruban de Möbius donc. Quel rapport entre un Morrissey, chef de file des Smiths, l'un des groupes indés les plus importants de sa génération, signé en son temps sur l'un des labels indés les plus importants de sa génération, qui vient inonder le Radiant de sa présence iconique le 31 octobre, le Protée musical à poils Fink, ou encore la radicalité absolue d'un groupe comme Rien, symbole de l'indépendance à la Française jusque dans son nom (le 29 novembre au Marché Gare, profitez-en, après, il n'y aura plus (de) Rien). 

 

 

Inspiration / Transpiration

Reste que quand on jette un œil à une grande partie de la programmation des salles lyonnaises cet automne, on ne peut comme on l'a dit s'empêcher d'y voir un fort parfum d'inspiration et de transpiration indé – ce qui est un quasi pléonasme. Voilà Sebadoh donc, de passage au Marché Gare le 27 octobre, comme héraut d'une certaine i(n)dée du rock qui n'a jamais voulu vendre son âme. Et d'ailleurs en aurait sûrement été bien incapable tant son leader Lou Barlow s'est toujours montré farouchement inadapté au système (et à à peu près tout le reste), lui qui a passé une grande partie de sa carrière à saloper des morceaux qui auraient pu être des merveilles – et certains heureusement le sont restés.

Mac DeMarco

Comment ne pas voir de dignes héritiers de cet esprit en les personnes de notre quasi voisin H-Burns (le 21 novembre au Marché Gare) et du Canadien Mac DeMarco ? L'un pour cette oscillation entre anxiété acoustique et tension électrique – et ce jusqu'au-boutisme qui l'a poussé à aller enregistrer son déroutant Off the Map chez le gourou Steve Albini. L'autre pour ce je-m'en-foutisme qui laisse moins d'importance à la manière, laidback en diable, qu'à la matière brute : soit comme Barlow une pluie de disques réalisés avec des bouts de ficelles mais n'en contenant pas moins de pures pépites à la croisée de Pavement et Jonathan Richman – comme sur son dernier disque en date, Salad Days, qui fait écho, exprès ou nom, à l'un des totems indés de l'Histoire, les Young Marble Giants.

Voilà peut-être la clé : être génial et s'en ficher totalement, passer à autre chose à peine sa chanson enregistrée, si possible avec un air de ravi de la crèche – ou une tronche de six-pieds de long selon la personnalité qu'on se trimballe, et aussi parce que la vie elle-même tire souvent la gueule et que c'est souvent de cela dont il est question. Prenons Angel Olsen, Américaine de Chicago, et Courtney Barnett, Australienne de Sydney. Soit deux ex-serveuses qui ont envoyé paître leur tablier pour enfin partager avec qui voulait bien les entendre, leurs chansons âpres et traînantes sur cette chienne de vie, chacune dans son registre mais avec des fils référentiels (Tarnation, Mazzy Star, l'une plus Bonnie 'Prince' bileuse, l'autre plus velours underground) que l'on peut aisément nouer. Le parallèle de ces destins d'anges mal fringués d'à peu près le même âge est si troublant qu'il en est presque cliché. Troublantes, les deux jeunes femmes le sont aussi et on se pressera pour aller se pâmer devant les scènes qui les accueilleront. Pour la première, dès le 1er octobre à l'Epicerie Moderne, toujours impecc', pour la seconde, le 2 décembre au Marché Gare – qui plus que jamais se fend vraiment d'une programmation aux petits oignons, et tant pis pour l'haleine.

 

 

Free as a Gruff

S'agirait-il là d'une autre clé des champs indés, au risque d'enfoncer une porte ouverte ? Etre intransigeant et ne reculer devant rien de rien. Comme l'une des vedettes du festival Just Rock? (avec Frànçois & The Atlas Mountains) : le Gallois Gruff Rhys, leader des cinglissimes Super Furry Animals, qui en solo n'aime rien tant que les albums concepts. Sur les échantillons de shampooing d'hôtel comme précédemment ou, pour son dernier album, le sublime American Interior, pousser le bouchon jusqu'à partir sur les traces d'un ancêtre et de sa quête d'une tribu indienne d'origine galloise. Le tout aboutissant à une tournée work in progress dont résulte un film – où Rhys se trimballe en compagnie d'une marionnette symbolisant ledit ancêtre, un livre et enfin un album studio ouvragé qu'il vient présenter le13 octobre au Marché Gare... en acoustique. Car il est libre Gruff.

Voilà en tout cas une "politique" à laquelle ne sont sans doute pas étrangers des gens aussi différents que les Russes de Messer Chups et leurs expérimentations freako-surf (le 9 octobre au Sonic) ; Daniel V. Snaith, qui officiera le 21 octobre au Transbordeur en tant que Caribou, pensionnaire du très fouineur Merge Records et sans doute l'un des musiciens les plus inventifs (et intellectualisants) de ces dernières années, dont on n'imaginait guère, et à vrai dire, ça ne saute pas immédiatement aux oreilles, qu'il allait nous "vendre" son dernier album, Our Love, comme très influencé par Stevie Wonder – par ailleurs, comme on vous l'avait raconté il y a quelques mois, rare musicien mainstream à avoir gagné de haute lutte son indépendance artistique au sein même de l'implacable Motown ; ou le violoniste et maître ès pop baroco-expérimentale Owen Pallett, le 6 décembre à l'Epicerie, que l'on connaît également sous les avatars Les Mouches et Final Fantasy, ou en collaboration avec The National ou Arcade Fire – indés devenus grands.

 

Caribou

Tout cela, direz-vous en connaisseur, n'a pas grand chose à voir avec Sebadoh et l'idée primale de l'indie rock évoquée plus haut ? Beaucoup moins en tout cas que des prototypes indé à deux vitesses sortis de la banlieue de Chicago façon The Orwells (18 novembre, Marché Gare) ou du fin fond de l'Ontario comme les fébriles (et fantastiques) PS I Love You. Ou même que des goules punks british ra(va)geuses et "jimjonesiennes" à la Amazing Snakeheads (tous deux le même soir au Winter Camp le 12 décembre au Marché Gare). Mais allez donc savoir, tant tous les chemins mènent à la route de l'indépendance.

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