Histoires sans fin

Eric Vuillard

Librairie Passages

ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement

Avec "Tristesse de la Terre", Eric Vuillard confirme son goût pour la remise à l'heure des pendules historiques. Dans une geste poétique magistrale, l'auteur lyonnais s'y attaque à la vie d'imposture de Buffalo Bill et à son Wild West Show, spectaculaire grand œuvre de falsification de la conquête de l'Ouest et du génocide indien, matrice du mythe américain et ancêtre primordial du reality show. Stéphane Duchêne

«Quand la légende dépasse la réalité, imprimez la légende» dit Maxwell Scott à Ransom Stoddard dans L'Homme qui tua Liberty Valance. Une phrase si rebattue qu'elle en est devenue un cliché. Peut-être parce qu'elle en a toujours été un, tant elle dit tout d'une Amérique qui, depuis l'origine, se repaît de sa propre légende. La légende américaine, l'écrivain Eric Vuillard a choisi de la détricoter, d'en tirer le fil en arrachant les célèbres franges de la plus grande et plus factice icône de la conquête de l'Ouest : William Cody alias Buffalo Bill.

Ou comment un vétéran des guerres indiennes et chasseur de bisons est devenu, sur la foi de confessions de matamore alcoolisé, déformées avec zèle par un scribouillard de l'Est, un héros national. Et même : le héraut du grand mythe américain et de son folklore, promoteur d'un faux roman national en son, lumière, chair, toc et balles à blanc.

 

Amnésie sans retour

La seconde carrière de Buffalo Bill en fera une star planétaire, servant sur un immense plateau le dantesque récit de civilisation baptisé Wild West Show. Pendant près de trente ans, le spectacle voyagera, de l'Exposition universelle de Chicago jusqu'à Bar-le-Duc en passant par la tour Eiffel, trimballant un invraisemblable barnum – pour lequel même le Colisée fut jugé trop petit  : «huit cent personnes, cinq cents chevaux sellés et des dizaines de bisons. (…) Une autre arche de Noé» abritant un nouveau mythe de l'apocalypse et du grand remplacement.

Alors que le cinéma et Hollywood sont sur le point – ou en train – de naître, c'est moins le western – même s'il en fabrique tous les codes – qu'invente le cirque fantastique de Buffalo Bill que le reality show. Celui-ci «n'est donc pas, comme on le prétend, l'ultime avatar (...) du divertissement de masse. Il en est l'origine, il propulse les derniers acteurs du drame dans une amnésie sans retour». Mais de reality, il n'est bien sûr pas davantage question que dans les émissions d'aujourd'hui. Car autant que les exploits de Bill, le Wild West Show est un mensonge, une farce rejouant la tragédie en un pur délire de monstration, où les Indiens sont...déguisés en Indiens pour faire plus vrai, plus faux, en tout cas plus...

Le grand Sitting Bull lui-même, vainqueur de Custer et de son 7e de cavalerie à Little Big Horn, est venu faire son tour de piste en 1885 pour pimenter le spectacle avec «quelque chose d'inouï» : la «solitude» du chef emplumé déchu en monstre de foire. Dans la version du Show, l'issue de la plus célèbre bataille des guerres indiennes est même révisée tant de fois à l'inverse que Buffalo Bill, qui n'y était pas, finira par se persuader d'avoir sauvé Custer.

 

Communauté des sentiments

Dans ce récit à la fois édifiant et terrifiant, d'une poésie inouïe, à vous faire sangloter sur la description d'un flocon de neige tombant sur la terre ensanglantée de Wounded Knee – un passage dont la clé est dévoilée dans un épilogue bouleversant – Eric Vuillard ne questionne pas tant l'Histoire que la notion de spectacle.

D'ailleurs ici, écrit Vuillard «Il n'y a pas d'Histoire possible, le passé est entouré de gradins». Puis plus loin : «L'Histoire se prosterne devant le spectacle». Alors qu'y a-t-il au delà du spectacle qui ne soit pas le spectacle lui-même ? Fut-il celui d'un des plus grands génocides de l'Humanité, ou plutôt de sa négation, répétée jusqu'à en consumer le sens, jusqu'à pousser les Indiens à vendre les produits dérivés de leur propre extinction. D'où tire-t-il sa puissance et sa dignité sinon de «ne rien être», rien d'autre en tout cas qu'une «communauté de sentiments» qui, déjà, préfigure le bouleversement des médias de masse sur la psychologie collective ?

D'où, sinon de nous-mêmes, public qui trépigne d'un festin de sensations ? «Le spectacle doit faire frissonner tout ce que nous savons, il nous propulse devant nous-mêmes, il nous dépouille de nos certitudes et nous brûle (…), nous dérobe et nous ment et nous grise et nous offre le monde sous toutes ses formes. Et, parfois, la scène semble exister davantage que le monde, elle est plus présente que nos vies, plus émouvante et vraisemblable que la réalité, plus effrayante que nos cauchemars».

Mais si les images du mensonge reste imprimées à jamais sur la rétine – et serviront la concurrence hollywoodienne – le spectacle, à force de répétition, lasse, vieillit mal, se périme : «Le public veut autre chose. C'est cela le public. Il faut lui inventer des trucs sans cesse. Il veut une représentation jamais donnée, un spectacle fou, et qui n'existe pas».

Non, le public n'a que faire de l'Histoire, il préfère la Légende. Même, et surtout, quand elle est cruelle avec ceux qui l'ont écrite. Un temps, il a été question que la barbiche enflée du cow-boy d'opérette figure au Mont Rushmore, aux côtés des grands hommes. Mais de Buffalo Bill, dont la déchéance n'eut d'égal que le triomphe, il reste : une ville musée, Cody, usée par le souvenir, au fin fond du Wyoming ; un club de football américain, les Bills de Buffalo, entreprise de spectacle casquée qui tente chaque dimanche de faire reculer de quelques yards le mythe de la frontière avec un ballon en forme de cartouche – parfois leurs adversaires ont des noms d'Indiens.

Et en France, dans les zones industrielles de Paris ou Nancy, de quasi éponymes cantines à viandards dont le décor rappelle vaguement l'Amérique ou peut-être trop bien : avec ses Indiens de carton pâte, moins vivants que la barbaque qui saigne dans les assiettes, parce que leurs ancêtres de chairs ont inondé la terre de leur sang et de leur tristesse.

 

 

Eric Vuillard
Le 13 novembre à Passages
Tristesse de la terre (Actes Sud)

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