Lumière 2014, jour 4 – ¡ Viva españa !

"Grand Rue" de Juan Antonio Bardem, "Le Bourreau" de Luis García Berlanga, "El Extraño viaje" de Fernando Fernan Gomes.

Ce jeudi aura donc été entièrement consacré à la suite de la carte blanche laissée à Pedro Almodovar pour mettre en lumière — jeu de mot — un cinéma espagnol dont on ne connaît pour ainsi dire presque rien en France. Certes, ce n’est pas une poignée de films qui va permettre de rattraper l’injustice mais il faut saluer le beau travail de programmateur du nouveau Prix Lumière : sa sélection est belle, riche, variée et pertinente.

Après l’étonnant Embrujo et le génial Arrebato, voici donc Grand Rue, Le Bourreau et El Extraño viaje. On pouvait d’ailleurs s’amuser à chercher à l’intérieur même des films ce qui les unissait : dans Arrebato, un personnage cite nommément Fernando Fernan Gomes, acteur dans Embrujo et réalisateur d’El Extraño Viaje, dont l’idée originale est signée Luis García Berlanga, réalisateur du Bourreau… Quant à Juan Antonio Bardem, il est l’oncle de Javier Bardem, acteur révélé par Almodovar, qui fait une apparition vocale de Arrebato… La boucle est bouclée, mais au-delà de l’anecdote, cela prouve surtout que le cinéma espagnol a été, pendant près de 40 ans, un petit réseau de résistants qui a préparé longuement l’arrivée de la génération Movida, œuvrant tant bien que mal à conserver son âme et son esprit critique face à un régime vigilant et scrutateur.

Grand Rue, Le Bourreau et El Extraño Viaje utilisent des stratégies différentes pour contourner la censure et offrir une vision acide de l’Espagne franquiste. Le mélodrame de Bardem et la farce de Fernan Gomes se déroulent tous deux dans l’Espagne profonde, ville de Province ordinaire ou village aux horloges bloquées dans le passé, pour montrer comment l’ennui y est une valeur essentielle et l’inertie un authentique moteur pour ne surtout pas réclamer sa liberté. L’espoir d’un ailleurs y est étouffé par la peur et le regard des autres, quand il n’est pas un miroir aux alouettes dont l’issue est fatalement tragique. Chez Berlanga, dans Le Bourreau, les choses sont beaucoup plus frontales et directes, même si le choix de la comédie atténue la violence du propos : il s’agit ni plus ni moins de montrer comment la peine de mort s’exerce non seulement à l’égard de ceux que la justice condamne, mais aussi envers le moindre citoyen, capable de se transformer, même contre son gré, en bourreau pour conserver le peu de privilèges qu’il possède — maison, argent, épouse, enfant.

Plus encore, c’est dans les détails de leurs films que les cinéastes se plaisent à évoquer la situation politique espagnole. Ainsi, les rues du village dans El Extraño Viaje sont placardées d’affiches publicitaires pour des produits américains et, dans Le Bourreau, toute l’Europe se retrouve à Palma de Majorque pour célébrer l’élection de Miss Nations Unies ! Le consumérisme et son allié pervers, le tourisme, ferment gentiment les yeux sur la dictature pour s’ébrouer joyeusement au soleil et au son des musiques modernes ou des traditions folkloriques — voir la séquence, hilarante, du Bourreau où les touristes vont écouter un concert de musique classique dans des grottes !

Dans Grand Rue, ce petit jeu métaphorique du chat et de la souris handicape le récit, pourtant très puissant : un groupe d’oisifs traînant de la Calle mayor au bar, du bar au cinéma, du cinéma à la discothèque, cousins assumés des Vittelloni de Fellini, se lancent dans un pari cruel. Ils mettent au défi le célibataire de la bande de faire croire à une vieille fille naïve qu’il va l’épouser. Celui-ci devra lui révéler la supercherie lors d’un grand bal populaire… On ne sait si Stephen King a vu Grand Rue, mais l’histoire de Carrie est quasiment la même, simplement transposée dans le monde des campus américains.

Cette anecdote à part, le film fait un portrait jamais complaisant de cette Espagne provinciale, patriarcale et confite dans des traditions d’un autre âge, prise au piège de sa lâcheté et de son égoïsme. Bardem a besoin d’en passer par un personnage à part du groupe, un écrivain madrilène qui a réussi à s’extirper de cette petite ville suant l’ennui pour obtenir une autonomie morale et se sauver ainsi de cette machine à stagner et à produire de la bêtise, pour donner à son film une dimension de conte morale qui, en fin de compte, en diminue l'impact. Même si le finale est assez sublime, reposant sur un suspense à la fois littéral et existentiel, Grand Rue n’est pas à la hauteur de l’autre grand film de Bardem, Mort d’un cycliste, qu’on avait redécouvert dans les salles françaises l’année dernière.

En revanche, Le Bourreau et El Extraño Viaje furent deux très bonnes surprises. Ce sont deux comédies, preuve s’il était besoin que le genre n’est pas forcément condamné à la pochade et peut tout à fait s’inscrire comme un pilier dans l’histoire d’une cinématographie nationale. Le Bourreau se réfère, à plus d’un titre, aux meilleures des comédies italiennes ; le film est d'ailleurs une coproduction entre l’Italie et l’Espagne, Nino Manfredi en tient le rôle principal et Tonino Delli Colli signe la photo, un noir et blanc précis et contrasté absolument superbe. Comme chez Risi ou Scola — ou Ferreri, qui alla tourner quelques films en Espagne à cette période — il s’agit de prendre un personnage désespérément ordinaire — un simple employé des pompes funèbres — et de le lancer, à la faveur d’un incident anodin — sa rencontre avec un bourreau vieillissant et la fille de celui-ci, dont il tombe amoureux — dans une mécanique comique à la fois hilarante et particulièrement grinçante.

Le tempo du film ne faiblit jamais, avançant à toute blinde vers une conclusion quasi-kafkaïenne, qui provoquerait des frissons d’horreur si elle ne déclenchait pas aussi de sérieux éclats de rire. Berlanga réussit à ne jamais juger ses personnages, pourtant veules et hypocrites, mais à nous faire épouser leurs motivations immédiates, avant de prendre d’un coup le recul nécessaire pour révéler l’impasse morale tragique dans laquelle ils se sont fourrés. C’est le sens de ce plan magistral où l’on ne sait plus qui est condamné à mort : celui qui s’apprête à être exécuté ou le bourreau lui-même, faisant tout pour ne pas commettre sa sale besogne. Ce qui permet au cinéaste de laisser l’exécution hors champ tout en faisant ressentir sa profonde absurdité.

El Extraño viaje est beaucoup plus insituable. Fernando Fernan Gomes y observe la routine d’un petit village où Béatriz, la belle mercière, rêve de mariage et d’évasion, tout comme la jeune et sexy Angelides, qui attire sur elle les regards lubriques des mâles en rut et ceux, réprobateurs, des commères aigries. Au cœur de ce petit théâtre à ciel ouvert règne une fratrie de freaks enfermés dans leur grande demeure cossue : l’aînée est une grande tige autoritaire et inquiétante, les cadets de braves simplets aux rapports vaguement incestueux, qui se sont transformés en valets dociles de leur sœur tyrannique. Le tout est rythmé par la venue chaque samedi d’un orchestre de bal madrilène — les perroquets ! et par la promesse d’un départ longuement retardé pour les personnages.

Fernan Gomes n’est jamais loin de la caricature ricanante et hautaine, mais il désamorce sans cesse ce reproche par une mise en scène extrêmement dynamique et inventive, ainsi que par des touches d’humour macabre et cruel qui font tout l’intérêt de cet Extraño Viaje. Une gaine volée, des vieillards voyeurs, un mensonge autour d’un frère handicapé, un cadavre dans une cuve de vin ou encore ce passage, totalement dingue, où un des personnages se travestit pour satisfaire le fantasme de sa maîtresse : le film se plaît à placer régulièrement des images et des scènes particulièrement provocatrices et retorses, que seul le talent comique du cinéaste parvient à atténuer. C’est en tout cas ce qui fait toute la saveur de ce délicieux OVNI, resté inédit en France mais qui jouissait dans les cercles cinéphiles et hispanophiles d’une réputation culte assez justifiée.

 

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