Quand vient la nuit

Quand vient la nuit
De Michael R. Roskam (EU, 1h47) avec Tom Hardy, Noomi Rapace...

Après l’électrochoc "Bullhead", Michael R. Roskam négocie habilement son virage hollywoodien avec ce polar à l’ancienne écrit par le grand Dennis Lehane, très noir et très complexe, servi par un casting parfait. Christophe Chabert

Dans son premier film, le stupéfiant Bullhead, Michael R. Roskam inventait un personnage de gros dur camouflant sa perte de virilité par une surdose de produits dopants le transformant en montagne musculeuse et toutefois taiseuse. Bob Saginowski, le héros de Quand vient la nuit que Tom Hardy campe avec un plaisir cabotin de la retenue, partage avec lui de nombreux points communs : taciturne, maladroit dans ses rapports humains, semblant masquer derrière son apparente absence d’états d’âme ce que l’on devine être un lourd passé.

Bob traîne dans le milieu de la mafia russe à Brooklyn, s’occupant avec son cousin Marv — James Gandolfini, dans une puissante et émouvante dernière apparition à l’écran — d’un «bar-dépôt» servant avant tout à blanchir l’argent de tous les trafics nocturnes illicites ; mais il s’entête à prendre ses distances avec ce monde du crime, répétant inlassablement qu’il n’est «que le barman». Il va à l’église mais ne communie pas ; et il s’obstine à élever un pitbull qu’il a ramassé blessé dans la poubelle d’une jeune femme, Nadia, dont on comprend vite qu’elle a eu, elle aussi, une autre vie qu’elle veut à tout crin oublier.

Dark shadows

Tous ces personnages — et quelques autres, dont l’ex inquiétant de Nadia incarné par Matthias Schoenaerts — Roskam et son scénariste, le grand écrivain de polar Dennis Lehane les laissent mariner dans leurs zones d’ombre, masquant la complexité de leurs rapports par la complexité d’un récit qui semble suivre plusieurs fils distincts : celui de Bob et de Diane, mais aussi celui de Marv et de ses "patrons", dont les relations se tendent suite à un braquage ayant provoqué un trou dans la caisse — noire — du bar. Chacun charrie donc son lot d’ambiguïtés, jusqu’à ce flic un peu trop cool pour être parfaitement honnête.

Quand vient la nuit choisit sciemment un mode de narration à combustion lente, dénué de passage spectaculaire, préférant la quotidienneté des séquences et la musicalité du dialogue plutôt qu’une course frénétique vers une action artificielle. Polar à l’ancienne, entendez dans la lignée des grands anciens — on pense souvent à Sidney Lumet — qui accorde du temps et de l’attention à la vie sur l’écran. Exemple magnifique : la conversation entre Marv et sa sœur, où il s’agit de décider si l’on va débrancher un père en état végétatif dans un hôpital hors de prix.

En multipliant les sources de la tragédie, certaines visibles, d’autres seulement esquissées, Roskam maintient une incertitude constante dans son film, qui peut à tout moment basculer — mais dans quelle direction ? Quand vient la nuit traîne ainsi son un lot de questions sans réponse qui montrent la force tranquille de son projet : Bob est-il un criminel repenti ou un brave type contaminé par le mal qui l’entoure — thème majeur de l’œuvre de Lehane ? Nadia a-t-elle trempé dans le crime organisé ou n’était-elle qu’une fille borderline, au mauvais endroit et au mauvais moment ? Et ce garçon dont la mort a visiblement mis la mafia en émoi, qui l’a tué ? Dans tous les cas, la fatalité s’impose comme la grande gagnante de l’histoire : on peut bien tenter d’échapper à son passé, le présent et le futur qui s’annonce ne sont guère plus glorieux.

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