Festival du film court de Villeurbanne : nos coups de coeur de la compétition (1)

"Nectar" de Lucile Hadzihalilovic. "Shadow" de Lorenzo Recio. "La Petite casserole d’Anatole" d’Éric Montchaud.

Avant d’entrer dans les détails de cette compétition 2014 du festival de Villeurbanne, une remarque liminaire : chaque festival de court-métrage possède son empreinte particulière, une certaine cohérence pour trier, parmi le millier de films reçus, ce qui constituera sa vitrine annuelle. Au fil des éditions, Villeurbanne dessine un goût pour le court où s’exprime une réelle maîtrise du cinéma, dans la manière de raconter une histoire ou de la mettre en scène visuellement à l’écran. Sur les 37 films présentés, quasiment aucun n’est pris en faute de goût, à l’exception, mais c’est presque inévitable, notamment dans le court français, du dialogue, pas toujours très crédible, et de la direction d’acteurs, parfois hasardeuse. Cette cohérence a son revers : le binge watching de la compétition entraîne assez vite une accoutumance à ce cinéma bien fait, bien produit, bien écrit et bien réalisé, qui laisse peu de place à l’imprévu et se contente souvent de traiter un sujet de façon assez conventionnelle. Ce sont, du coup, les œuvres les plus aventureuses qui tirent la couverture à elles, celles qui n’ont pas peur d’expérimenter et de déranger, refusant les récits bouclés ou bousculant les conventions du registre dans lequel elles s’inscrivent. Ce sont ces films-là dont on a envie de parler dans ce billet au long cours — on en a retenu douze au total.

À moins que son réalisateur ne se soit déjà illustré dans le format, il est rare d’attendre quelque chose d’un court métrage sur le seul nom de son auteur. C’était pourtant le cas avec Lucile Hadzihalilovic et Nectar, puisque celle-ci avait déjà secoué le genre il y a plus de quinze ans avec La Bouche de Jean-Pierre, avant de signer un premier long mystérieux mais imparfait, qui a gagné depuis ses galons de film culte,  : Innocence. Par ailleurs, Hadzihalilovic a été longtemps la collaboratrice de Gaspar Noé — elle est même créditée comme conseillère artistique sur son génial Seul contre tous. Nectar ne troublera pas ceux qui connaissent ses films précédents, tant elle y explore à nouveau les mystères d’une sexualité féminine sur un mode onirique. Ni dialogue, ni commentaire dans cet objet étrange qui cherche à communiquer avec le spectateur par une approche sensualiste où les images et les sons sont traités avec un mélange d’hyperréalisme et d’abstraction qui lui confère une authentique puissance de fascination.

Sur le fond, c’est moins aisé à expliquer : en trois temps, Hadzihalilovic file une métaphore où le monde est décrit comme une ruche humaine, à travers la représentation d’un gynécée hors du temps où la reine est massée selon une cérémonie méticuleuse par des ouvrières dénudées qui recueillent son nectar, puis par le rituel de séduction d’un mâle provoquant cette montée de sève, et enfin, par un raccord à la Kubrick, dans une chambre où un couple fait l’amour. Quelques plans sur l’extérieur montrent l’architecture ultra-moderne des tours aux balcons arrondis comme une reproduction des alvéoles de la ruche. Nouveau raccord spectaculaire : les abeilles meurent, le gynécée s’enfonce dans une répétition crépusculaire et morbide de son propre cérémonial. On peut bien sûr interpréter de multiples façons cette fable-là, mais on peut aussi simplement se laisser envoûter par ce poème visuel aux volutes profondes et sulfureuses.

Lorenzo Recio n’est pas un inconnu non plus… Cela fait de nombreuses années qu’il travaille dans le format court, mais jusqu’ici, ce sont plutôt ses films animés que ceux en prises de vue réelles qui avaient marqué les esprits. Shadow devrait changer la donne, car ce conte tourné à Taipei est une des belles surprises de la compétition à Villeurbanne. Recio raconte comment un montreur d’ombres introverti tombe sous le charme d’une vendeuse dans un magasin hi-tech. Alors qu’il s’apprête à lui déclarer sa flamme, un accident va provoquer un dérèglement radical de son corps : petit à petit, il devient littéralement l’ombre de lui-même. Une métaphore peut en cacher une autre, cependant…

Car ce que montre Recio, c’est aussi le remplacement des images par leur reproduction virtuelle. L’illusion ancienne d’un petit théâtre où l’on projette des silhouettes faites d’ombre et de lumière — le cinéma, sous sa forme la plus élémentaire — est confrontée à celle, contemporaine, de l’image de synthèse, capable d’effacer un corps et de lui substituer son double digitalisé, forme sombre, évanescente et désincarnée. Ce choc-là, c’est aussi celui de l’Asie hi-tech, villes de néons et de centres commerciaux aux boutiques aseptisées, contre une Asie où la technologie n’était encore qu’une technique, et où les murs avaient une âme. Ce qui n’est pas sans lien avec la conclusion de Nectar… Comme si les auteurs les plus à la pointe des nouvelles formes de narration et des nouvelles images devaient aussi faire le deuil de ce que leurs films font disparaître…

Dans cette compétition, nombreux sont les films qui abordent la question du handicap. L’impression dominante est que les cinéastes ont fait le  choix d’un sujet porteur — ou, plus exactement, sur lequel les aides peuvent pleuvoir pour sa réalisation — mais d’en donner une lecture à l’écran didactique, sinon académique. Quelques œuvres échappent à la règle, par leur dispositif habile ou par leur sincérité évidente. C’est le cas de La Petite casserole d’Anatole, joli film d’animation clairement destiné à un jeune public, qui réussit parfaitement son travail de sensibilisation sans tomber dans le prêche compassionnel. La métaphore qu’il emploie — un enfant qui trimballe depuis sa naissance une casserole — fonctionne de manière immédiate : la casserole, c’est cet objet lourd, encombrant et peu pratique que l’on charrie avec soi, et c’est bien sûr une image du corps handicapé, entravé, qui marque instantanément sa différence avec les corps normés environnants.

Le film montre les différents processus par lesquels l’enfant passe face à son handicap : d’abord l’insouciance, puis la prise de conscience, et enfin la honte et le repli sur soi. Eric Montchaud ouvre cependant une perspective optimiste dans le récit : il ne faut pas chercher à oublier son handicap, mais il faut lui assigner une juste place ; ne pas nier sa différence, ni la revendiquer, mais la circonvenir pour que celle-ci ne devienne pas le centre de notre vie, mais simplement une donnée comme une autre. Le dessin et l’animation relaient parfaitement la mesure de ce discours subtil et touchant, sans pathos et réellement efficace.

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