Dans la peau de Michel Houellebecq

Les Particules élémentaires

Célestins, théâtre de Lyon

ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement

Alors que son dernier livre, en rien le scandale islamophobe annoncé, continue de diviser les médias, Julien Gosselin, 27 ans, donne à voir avec sa version théâtrale des "Particules élémentaires" à quel point Houellebecq creuse depuis vingt ans un même sillon désenchanté. Créée à Avignon en 2013, voilà enfin livrée à domicile cette adaptation fidèle, énamourée et passionnante de ce grand roman d’anticipation.

Quand en 1998 sort Les Particules élémentaires, Michel Houellebecq n’est pas encore une figure publique. Julien Gosselin, qui met en scène pour la première fois en France ce texte, a lui à peine dix ans. A l'époque, la lucidité (le cynisme diront les bénis oui-oui) qui irradie de ce roman est une anomalie parmi les écrivains hexagonaux contemporains. Il y en a certes de très grands (Carrère, Modiano, Le Clézio…), mais aucun n’embrasse la société dans son ensemble comme Houellebecq, capable d’insuffler un vrai souffle narratif à des propos sans concession sur son époque.

Le mérite premier de Gosselin et son collectif Si vous pouviez lécher mon coeur est de faire éclater à nouveau la qualité et la profondeur de ces Particules hautement autobiographiques, revendiquant l'hommage au point que l'auteur est doublement présent dans la pièce : sous la forme du personnage de Michel et sous celle d’un narrateur, saisissant double physique de l’écrivain. En s’emparant du théâtre-récit, en acceptant donc sans rougir de ne pas entrer dans un genre plus classique de spectacle dialogué, la troupe enchaîne des séquences souvent monologuées, donnant la place à chacun des personnages au cours de 3h40 bravaches. Et prouve, à l'instar d’Emmanuel Meirieu, d'Arnaud Meunier, du Raoul Collectif de ou celui de La Meute que cette forme, a priori plus monolithique que l’écriture théâtrale traditionnelle, n’est en aucun cas pataude. Mieux : elle donne une densité inédite aux personnages, avec laquelle Julien Gosselin se régale.

Rester – mort – vivant

Alternant les périodes (2076, 1998 et les années 60 et 70), le jeune metteur en scène manie avec dextérité musique live, projections vidéo et déclamations micro en main, se gardant de les saupoudrer comme de vains effets de manche. Au contraire : d'une génération véritablement née avec ces éléments, Gosselin les met au service de ruptures de ton entre scènes graves (les plus bouleversantes de la pièce) et séquences déglinguées (celles au pays des hippies flétris) d'une grande agilité. Il n'est à ce titre pas avare en ellipses, nous transportant en un instant du cimetière de Crécy-la-Chapelle à un appartement du XVIIe, parfois par le truchement de La Fileuse de Mendelssohn, cet air entêtant qui fait office de générique radiophonique du Masque et la plume.

Plaçant le texte et l’homme auquel le spectacle est dédié au centre du plateau, Gosselin ne s’embarrasse en revanche pas de décor ; un simple tréteau et quelques marches en fond de scène suffisent à accueillir le récit croisé de Michel et son demi-frère Bruno, qui racontent comment ils sont nés de parents absents et soixante-huitards («de ceux qui en avaient l’esprit car ils n’avaient rien fait en 68», faut pas déconner). L’un, qui a grandi à Marseille, sera obsédé par les filles et son propre plaisir, l’autre, dans l’Yonne, deviendra un ponte du clonage scientifique au CNRS ; les deux passent à côté de l’amour – à trop le consommer ou pas assez – et se complètent étonnamment, l’un et l'autre se renvoyant leurs mots (et leurs maux) dans un ping-pong verbal là encore bien mené.

100% Houellebecq

Le leitmotiv de l'histoire, l’incapacité des humains à s’aimer, est étourdissant et constellé de marottes de l’écrivain disséminées au cours de la pièce : une télé diffusant Motus en incrustation, l’Irlande, les féministes enragées autant que légitimes, le douloureux désir d’enfantement… Dans cet amas de divertissements et de combats plus ou moins existentiels, l’homme est seul. Et peu importe dans le fond qu’il se cogne à une société consumériste – pour Houellebecq, si la libération sexuelle a été un gain de liberté, elle n’a surtout été qu'un apaisement de courte durée dans cet «ancien règne», avant d'accentuer la violence du libéralisme – ou une autre gagnée par la religion (voir notre critique de Soumission ci-contre). Car «le bonheur est effroyable». D’ailleurs, chez Houellebecq, le tragique est à tous les étages : même la couleur d’une maison est «d’un blanc impitoyable». Le bonheur s’en est allé oui, mais avec ce spectacle, une grande troupe de théâtre est née.

Les Particules élémentaires
Aux Célestins jusqu’au samedi 7 février

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