L'incroyable jardin de Michel van der Aa

Le Jardin englouti

TNP - Théâtre National Populaire

ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement

L'Opéra de Lyon célèbre en grandes pompes l'arrivée du printemps en consacrant son traditionnel festival aux jardins, furent-ils luxuriants ou intimes. Au programme : un "Orphée et Eurydice" taillé au cordeau, des "Stigmatisés" plus épineux que jamais et, surtout, un opéra en 3D joliment tortueux, "Le Jardin englouti". Nadja Pobel

Un opéra truffé d’images 3D. C'est une première mondiale, même si Le Jardin englouti ne donne pas sa primeur au festival des Jardins mystérieux de l’Opéra de Lyon – il a été créé le 12 avril 2013 au Barbican de Londres pour l’English National Opera. Sa présentation au TNP est d’autant plus un événement que l'outil numérique n’y est pas une fin en soi, mais un moyen de surligner avec pertinence le propos dialogué par l’écrivain britannique David Mitchell – auteur du kalidéoscopique Cloud Atlas, adapté au cinéma par les Wachowski.

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Compositeur, réalisateur et metteur en scène néerlandais de 45 ans, Michel Van der Aa avait jusqu'ici pour habitude de signer lui-même la rédaction de ses livrets.

«Je cherchais quelqu’un qui s’exprime avec le vocabulaire d’aujourd’hui. Lorsque je l’ai sollicité, à ma grande surprise, il connaissait déjà mon travail. Nous nous sommes donc très vite entendus et nous avons commencé à travailler ensemble. On a d’abord réfléchi à ce que pourrait être un opéra d’aujourd’hui, utilisant l’électronique, le numérique et les images, notamment virtuelles

confie-t-il à propos de leur collaboration.

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Cet apport de la 3D correspond à un moment précis du récit, d’ailleurs indiqué au spectateur dès qu’il récupère ses lunettes à l’entrée de la salle («mettez les lunettes 3D lors du passage de la porte sous l’autoroute»). Il n'intervient qu’après une vingtaine minutes environ, quand se dévoile ledit jardin englouti, tel le Pays des merveilles qui attend Alice de l’autre côté du miroir. Ou le moment de vérité qui succède à l'utilisation de la boîte bleue dans Mulholland Drive.

Car Le Jardin englouti est un opéra farouchement lynchien, à mi-chemin du polar et de la science-fiction. Entendez par là : mystérieux, déroutant, vertigineux, jouant avec les apparences, les identités, les états de veille et de sommeil – et avec la (fausse) blondeur platine de l’une des héroïnes. Donc complexe à résumer.

Au départ, il n'y a pourtant qu'une simple transaction, entre Toby Kramer, qui reçoit une aide financière d'une fondation pour jeunes artistes : la fondation Briggs, représentée par la dénommée Zenna Briggs. Kramer a pour projet de réaliser un film sur la disparition d'un certain Simon Vines, à laquelle ne tarde pas à s’ajouter celle de Amber Jacquemain. Tous vont se retrouver, plus ou moins vivants, dans ce jardin englouti, en fait une machine surnaturelle construite par Zenna dans l’entre-deux de la vie et de la mort, qui raffine l’âme de ses visiteurs au profit de l’immortalité de sa créatrice.

Arrêt sur images

Un des enjeux majeurs de la mise en scène fut de savoir quelle place accorder à l’image et aux humains. Seuls trois chanteurs sont en effet présents physiquement sur scène, dans des costumes volontairement très sobres et actuels. Le plateau est même si dépouillé qu’ils paraissent de petites choses errantes, trop statiques parfois, ne sachant que faire de leur corps parmi les structures métalliques et des voiles vaporeux servznt de cadre et de support de projection aux films. Lesquels ne prennent jamais toute la place.

Van der Aa, qui craint tout particulièrement que la vidéo ne soit un parasite ou un divertissement, réussit au contraire à en faire le pivot de son œuvre avec des moyens très contemporains, filmant par exemple des échanges furtifs de SMS sur smartphone.

Surtout, deux de ses personnages principaux n’existent que sur écran, où ils sont interprétés par le baryton Jonathan McGovern et la soprano Kate Miller-Heidke, loin des images attendues du chanteur lyrique. En cela, Van der Aa tient son pari de faire un opéra moderne : il aplanit les grands gestes, rend les situations de jeu réalistes, les exonère de toute grandiloquence.

Il en va de même sur le plan musical. Autant inspiré par les concertos pour violon de Bach que par Aphex Twin, Van Der Aa mêle orchestre classique et sonorités électroniques avec une grande fluidité. Loin d'une musique contemporaine parfois trop aride, il privilégie des rythmes enveloppants, lance à l'occasion quelques scratches et se permet même des clins d'œil à Duran Duran, dont il était fan adolescent, et à Britney Spears, tandis que sous la houlette du chef Etienne Siebens, l’Orchestre de l’Opéra de Lyon joue régulièrement des airs inquiétants qu’on dirait empruntés à un film d’Hitchcock

Pop, etc

In fine, comme dans tout bon film de Lynch, toutes les énigmes ne seront pas résolues. Entre-temps, un bébé mort prématurément aura fait une tragique apparition, le milieu de l’art contemporain aura été taclé avec drôlerie et élégance... Peu importe. Car dans cette pièce-monde qui embrasse l’ici et l’au-delà, il est surtout question d’un retour aux origines de la vie et aux quêtes irraisonnées qui la jalonnent :

Nous naissons déjà liés à la vie par un contrat signé neuf mois plus tôt par un homme et une femme que nous n’avons jamais rencontrés. Les termes de ce contrat ne sont pas négociables. Voici la première clause : tu souffriras. Un supplice partout, tout le temps (…) Pourquoi persévérons-nous alors, nous esclaves de ce contrat ? Parce que, clause 2, tu garderas espoir (…) l’espoir que la souffrance soit brisée par le changement. L’espoir de la tolérance, de la transparence, de la légèreté, du soleil qui scintille sur la mer, et de l’amour – l’amour est le plus bel espoir.

On ne saurait mieux dire.

Le Jardin englouti
Au TNP jusqu’au vendredi 20 mars

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