Laurent Pelly : «Mettre en images des rêves»

Le Roi carotte

Opéra de Lyon

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Depuis plus de trente ans, Laurent Pelly invente des spectacles d’une parfaite maîtrise formelle et visuelle en racontant Hugo, Levin, Copi ou Ionesco. A l’opéra, il retrouve, en ce moment, Offenbach pour la onzième fois et livre, avec Le Roi Carotte, sa création la plus déjantée.

Vous souvenez-vous, quand en 1980, à 18 ans, vous avez fondé la compagnie Le Pelican, de l’idée que vous aviez du théâtre ? De pourquoi vous vouliez en faire ?
Laurent Pelly :
Je serais bien incapable de dire pourquoi, car les raisons sont sûrement profondes et psychanalytiques, mais c’est une vocation, c’est par amour du théâtre, tout bêtement, et par amour des œuvres. Et c’est ce que je continue à défendre aujourd’hui. Je me considère avant tout comme un artisan au service des œuvres. Ce que je préfère dans la vie, ce sont la littérature et la musique. C’est venu de là.

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Aviez-vous déjà cette idée de travailler particulièrement l’esthétique, le beau ?
Ce sont des choses qui se sont affinées avec le temps. D’abord, il y a eu la rencontre avec Chantal Thomas qui date de la création de Tartuffe dans le Nord de la France, quand j’étais assistant dans un Centre Dramatique National, il y a 30 ans. Et je conçois toujours la mise en scène à la fois comme un travail très intime avec les acteurs mais aussi comme un objet visuel. Pour moi, c’est mettre en images des rêves.

On a fait beaucoup de choses ensemble avec Chantal, puis j’ai travaillé avec d’autres scénographes et je fais maintenant mes propres scénographies au théâtre, comme pour L’Oiseau vert de Carlo Gozzi.. En fait, pour moi, ça a commencé par les costumes, que j’ai faits depuis le début ; dessiner des personnages me permettait de rentrer dans les œuvres plus facilement.

Est-ce via cet intérêt-là que vous avez aussi travaillé pour les enfants. Je pense à La Famille Fenouillard, à Sindbad le marin
Les spectacles pour enfants que nous avons faits, pour la plupart avec Agathe Mélinand, sont des moments importants. On a commencé par Quel amour d’enfant ! de la Comtesse de Ségur, qu’on a joué d’ailleurs à Lyon au TJA [devenu TNG, NdlR], puis Fenouillard, Des héros et des dieux sur la mythologie. Finalement, l’enfance, pour moi, est souvent présente dans la manière de raconter des histoires avec à la fois de l’humour et de la fantaisie. Les derniers spectacles de théâtre que j’ai faits, Le Songe d’une nuit d’été ou L’Oiseau vert, relèvent d'un théâtre très adulte, sophistiqué, compliqué, et on est dans le même temps dans le monde de la féérie et l’imaginaire.

Le divertissement peut aussi être noble, beau et poétique. J’aime bien l’idée de faire partir le spectateur dans quelque chose de drôle ou léger. Et grâce au comique et à la légèreté, on peut raconter autant de choses que dans le dramatique. Je pense même que le vrai comique n’est comique que s’il est tragique et noir.

Hormis Macbeth et Le Songe d’une nuit d’été, vous montez souvent des textes peu connus et surtout peu joués. Est-ce une volonté délibérée de faire découvrir une œuvre ou un hasard ?
Le répertoire est infini et ça vaut le coup d’aller à la rencontre de chefs-d’œuvres un peu oubliés. Par exemple, j’ai monté deux œuvres de Victor Hugo, Mille francs de récompense, qui est joué relativement souvent, et Mangeront-ils, qui l’est beaucoup moins. C’était extrêmement jubilatoire de faire redécouvrir ça. Ceci dit, le prochain spectacle que je fais à Toulouse [Pelly dirige le CDN toulousain depuis 2007, NdlR], c’est La Cantatrice chauve et il fait partie des grands. Quand on fait des créations dans un CDN, il faut alterner aussi avec le théâtre de répertoire.

Vous montez aussi des contemporains, comme Levin et Copi, mais jamais d’auteurs vivants. Manquent-ils justement de fantaisie ?
J’ai besoin du rêve. Je pense qu’il y a des auteurs contemporains qui sont là-dedans que je n’ai pas encore rencontrés. J’aimerais aussi beaucoup monter un opéra contemporain avec un compositeur vivant. Mais j’ai une période de prédilection qui est le XIXe siècle. Je suis assez fasciné par lui. Et puis il n’y a pas beaucoup d’auteurs contemporains qui sont drôles. J’adore Ionesco, c’est la quatrième pièce de cet écrivain que je vais monter et j’ai aussi monté quatre Copi. Ce sont des auteurs féroces, géniaux et très drôles.

Il y a un aspect "divertissement" dans votre théâtre que vous ne reniez pas. C'est pourtant parfois très mal vu dans ce milieu..
Je ne le renie effectivement pas du tout. Mais je n’aime pas non plus beaucoup ce mot, car le divertissement, pour moi, c’est TF1 ou des talk-shows comiques à la télé. Or le divertissement peut aussi être noble, beau et poétique. J’aime bien l’idée de faire partir le spectateur dans quelque chose de drôle ou léger. Et grâce au comique et à la légèreté, on peut raconter autant de choses que dans le dramatique. Je pense même que le vrai comique n’est comique que s’il est tragique et noir. Sinon, c’est du pur divertissement. Hugo, c’est drôle. Ionesco, Copi, c’est terrible.

Concernant l’opéra, vous avez commencé avec Orphée aux Enfers, donné justement à l’Opéra de Lyon en 98. Comment en êtes-vous venu à cet art ?
C’est un peu un hasard. Et aussi un désir, car j’ai toujours baigné dans la musique et parce qu’avant de faire de l’opéra j’avais fait pas mal de spectacles avec de la musique vivante sur scène. Mais c’est Jean-Pierre Brossmann [ancien directeur administrateur général de l’Opéra de Lyon, NdlR] qui a eu l’idée de nous réunir Marc Minkowski et moi au moment où nous étions tous les deux frais arrivés à Grenoble, lui à la tête de l’orchestre de chambre et moi du CDN. Et puis on a fait un bout de chemin ensemble, assez long, avec Platée et des Offenbach : La Belle Hélène, La Grande Duchesse de Gerolstein, Les Contes d’Hoffmann... On en fera sûrement d’autres.

Vous êtes tombé dans la marmite Offenbach, allant même jusqu’à monter trois formes courtes données dans des lieux improbables, en itinérance. Votre rapport à cette œuvre semble jubilatoire. Cette fidélité vous surprend-elle ?
Celui-ci est le onzième que je monte ! Et il y a toujours autant de plaisir. Et puis c’est une chose difficile à faire. Parce que pour les chanteurs, c’est aussi complexe que du grand opéra. Souvent, on se dit que c’est léger, mais on ne se rend pas compte que musicalement pour le chef, c’est terrible. Et les chanteurs doivent parler, être drôles, jouer, être dans un rythme. Ils n’ont pas du tout l’habitude. De toute façon, la comédie est une chose compliquée qui demande beaucoup de temps, de soin, de précision. Et souvent, à l’opéra, on n’a pas le temps. Là, je pourrais répéter deux fois plus Le Roi Carotte, d’autant que cette œuvre est très particulière dans l’histoire de l’opéra et d’Offenbach.

Il faut penser qu’à l’origine, en 1872, c’était un spectacle qui durait six heures avec pas loin de 250 personnes, 1500 costumes, 24 décors. C’était l’équivalent d’un blockbuster qui devait durer au moins une année, ce qui a été le cas. Il n’y a plus d’équivalent aujourd’hui. Alors on fait ça "avec nos moyens" qui sont quand même importants, mais qui sont très loin des moyens qu’il y avait à l’époque, puisque c’était de l’investissement privé aussi. Je trouve aussi que, musicalement, c’est passionnant.

On est entre l’Offenbach célèbre qu’on connait de Belle Hélène ou d’Orphée aux Enfers et l’Offenbach des Contes d’Hoffmann, plus noir, plus sérieux, plus fantastique. C’est par ailleurs la première fois que je monte un opéra où il n’y a pas d’enregistrements. C’est très particulier. On a travaillé juste avec la partition et un petit enregistrement au piano. Mais c’est tout. On a découvert l’orchestre il y a trois jours avec de super surprises !

La comédie est une chose compliquée qui demande beaucoup de temps, de soin, de précision. Et souvent, à l’opéra, on n’a pas le temps.

Avez-vous conscience que le public de l’opéra n’est pas celui du théâtre ? L’avez-vous vu changer ? Il reste quand même relativement bourgeois, même si, ici, Serge Dorny a mis au point un éventail de tarifs très vaste. Vous posez-vous la question de savoir à qui vous parlez ?
Oui, les places d’opéra coûtent cher, mais dans tous les opéras de France il y a des tarifs moindres que pour une place de théâtre. Ce qui m’étonne à l’opéra est qu’il y a un public beaucoup plus accro qu’au théâtre. Il m’est arrivé de faire un spectacle pour lequel les gens faisaient la queue dès 4h du matin pour avoir une place parce qu’il y avait des stars dedans, chose qui n’arrive absolument jamais au théâtre. Ça reste un art finalement plus populaire que le théâtre dans la mesure où il y a des gens qui sont de couches sociales tout à fait différentes mais qui sont des mordus, des fanas. Ce qui n’est plus trop le cas au théâtre aujourd’hui où on a un public plus bourgeois, aisé, homogène.

Vous montez cette année pas moins de trois opéras, le Ionesco…. Comment faites-vous ?
Cette année, c’est beaucoup. En plus on reprend Le Songe d’une nuit d’été. On a aussi monté un spectacle Masculin/féminin d’après Godard avec les élèves de l’école de Toulouse… L’an dernier, c’était plus calme, ce qui m’a permis de préparer plus en amont les choses. Et je ne fais que ça (rires). C’est tout le temps. C’est ma vie, mon plaisir. Encore une fois, je suis dingue des œuvres, je suis fou de ça, donc j’aime faire renaitre une œuvre comme Le Roi Carotte en ne sachant pas très bien, d’ailleurs, comment elle va être reçue.

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