L'esprit de Kahane

Gabriel Kahane & Quatuor Debussy

Les Subs

ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement

Virtuose aux talents multiples comme New York en a produit de bien beaux ces derniers temps, compositeur — au sens classique du terme — songwriter, storyteller, Gabriel Kahane est surtout un génie, d'une grande humilité, de la variation sur un même thème. Il le prouve sur le sublime album The Ambassador, dédié aux mystères de Los Angeles, que ce caméléon vient nous présenter en PB Live.

Dans L'Esprit de Caïn, un film mineur de Brian de Palma, le Dr Carter Nix, psychiatre et fils de psychiatre, a développé au cours de son enfance des personnalités multiples qui reviennent le hanter. Il est à la fois Carter mais aussi Josh, un garçon apeuré, Margot, et surtout Caïn, son double maléfique. Un trouble de la personnalité, certes musicale, c'est toujours ce que nous évoque cette scène new-yorkaise (Nico Muhly, Sufjan Stevens, Bryce Dessner de The National).

Élevés au grain de la formation académique et de l'expérimentation tout autant qu'exposés à l'ère du temps pop, tout se passe comme si chacun d'eux, pris de schizophrénie, avait développé un "monstre" intérieur à plusieurs têtes qu'il faudrait nourrir par tous les moyens : ballet le lundi, pièce de danse le mardi, tube pop le mercredi, morceau de chambre le jeudi, concert acoustique le vendredi et avec orchestre le samedi.

À bout de genre

Cet Esprit de Caïn c'est aussi un peu l'Esprit de Kahane. Gabriel de son prénom. Moins connu dans nos contrées, cet autre new-yorkais ne déroge guère à la description que l'on vient de faire de ses amis. Alliant avec la même facilité tradition classique ET folk(lorique), expérimentations et une certaine idée de la modernité pop. À ceci près, et ce doit être le cas de tous mais lui l'avoue franchement, que la question du genre aurait tendance à le rebuter comme il le tweeta un jour de décembre 2015 à bout d'interviews et de chroniques d'albums attaquant leur sujet exactement comme nous l'avons fait ici : « please, please, please, please, please, stop talking about genre ».

Évidemment, après avoir enfilé gants de velours et chaussures de sécurité, le "genre" est le premier sujet que l'on aborde avec lui, parce que l'on a beau dire, cette facilité et cette liberté de mouvements fascinent.

Mais pour Kahane la notion de genre n'est qu'une anomalie, fruit pourri d'une vision étroite des choses. « Prenons la 30e Variation Goldberg de Bach, le Quodlibet [il nous la joue par Skype, NDLR] : il y mixe la ligne mélodique utilisée pour l'opus et superpose dessus deux folk songs. Bach, Mozart, Beethoven, Mahler, Bartok, tous ces compositeurs étaient incroyablement connectés à la tradition folk, à la musique populaire. Ce n'est qu'entre 1945 et les années 80 qu'on a assisté à un incroyable resserrement académique, à une austérité sans précédent. Ce que font les musiciens de ma génération, loin d'être une transgression, n'est que la continuation d'une tradition interrompue. » C'est là leur modernité.

Storytelling

Autre précision que le musicien tient à apporter : « Il y a un petit malentendu quant au fait que j'aurais d'abord reçu une formation classique [sans doute lié au fait que son père Jeffrey est chef d'orchestre au Los Angeles Chamber Orchestra, NDLR], comme Nico Muhly ou Ellis de San Fermin. J'ai commencé par écrire des chansons bien avant d'écrire de la musique de chambre ou orchestrale – une opportunité qui m'a été offerte un peu par hasard (sic) [par des institutions comme le Carnegie Hall, le LA Symphonic Orchestra ou le Kronos Quartet, NDLR] et qui m'a permis d'étendre mon champ musical, de travailler différemment. Mais les gens doivent savoir que je me considère avant tout comme un songwriter » Un "storyteller" même, un raconteur d'histoire, répète-t-il souvent. Même s'il avoue utiliser ce terme pour, justement, détourner la conversation de la question du genre, il y a plus qu'un fond de vérité : qu'il arrange ses chansons avec des chœurs, un orchestre, un quatuor à cordes ou un banjo, Kahane est bien de la trempe de grands conteurs pop comme Randy Newman ou Paul Simon, dégageant la même impression de facilité, qu'elle soit mélodique ou textuelle, derrière une apparente sophistication.

« Ce qui m'importe c'est de rendre la musique la plus compréhensible possible tout en essayant de faire quelque chose de neuf. Si je devais me contenter de répliquer ce qui a été fait, je crois que je changerais de métier. Mais j'ai toujours peur que l'auditeur moyen se dise « oh, il écrit de la musique de chambre, c'est trop sophistiqué, je n'y comprends rien ». Le problème vient du fait que les gens parlent beaucoup plus de la forme que du contenu. Or avec The Ambassador, je raconte des histoires ».

Des histoires, petites, de lieux, de personnages, d'événements, qui forment un puzzle de la grande histoire de Los Angeles, ville énigmatique, tentaculaire et secrète, dont il a cherché, lui le new-yorkais de presque toujours, certes né à L.A., à percer l'âme, à cartographier même tel « un flâneur du XIXe siècle », dit-il, la profonde tristesse gisant sous le glamour et les paillettes. Musicalement richissime, Kahane y développe un art du point de vue impressionnant quand il s'agit de se glisser dans la peau d'une jeune Noire injustement assassinée (sublime Empire Liquor Mart) ou celle du portier de l'hôtel Ambassador où fut assassiné Kennedy, qui donne son nom à l'album.

L'autre, un Je

Popeux s'échappant dans le classique ou inversement, new-yorkais sondant l'âme angeleno, il y a une autre schizophrénie chez le patient Kahane, c'est le cas sur certains de ses nombreux disques : celle de se dévoiler, certes, mais quasi exclusivement à travers des personnages. Écueil dont il s'échappe avec brio : « Ces personnages sont une part de moi. C'est moi même quand ce n'est pas moi. Quand un romancier invente un personnage, on le somme d'avouer qu'il s'agit de lui. Quand un songwriter fait la même chose, on dit qu'il se met à distance. Or l'implication émotionnelle est la même. »

Fut-ce pour échapper à soi-même, Kahane l'avoue : l'exploration des gens l'intéresse tout autant que celle des genres. « Le monde est si vaste que la moindre des choses est d'être capable de regarder à l'extérieur de soi-même, d'exprimer de l'empathie. Notre monde, et l'Amérique en particulier, crève d'un déficit d'empathie. Si l'on parvient à parler de soi tout en s'intéressant à l'esprit des autres, c'est un bon moyen de rendre à nouveau possible l'empathie. Bon, ma mère est psy, peut-être que c'est quelque chose qui a influencé ma manière de voir les choses (rires). »

C'est en effet peut-être cet atavisme, autant que l'atavisme paternel, qui a contribué à développer, positivement – on n'est pas chez De Palma – l'esprit de Kahane. Mais il a compris seul que la meilleure façon d'être soi était d'être multiple et de garder cet esprit ouvert aux quatre vents. Et de traverser les genres comme on traverse les jours. Stéphane Duchêne

Gabriel Kahane & Quatuor Debussy
Aux Subsistances en PB Live le jeudi 24 mars

Repères

1981 : Gabriel Kahane naît à Venice Beach d'un père chef d'orchestre et d'une mère psychologue. Il passe son enfance à New-York. Il est diplomé en musique de l'Université de Brown

2006 : Premier album Craigslistlieder, mise en musique de petites annonces du site Craig’s List

2008 : Deuxième album, Gabriel Kahane

2011 : Where are the Arms

2010-2012 : Collabore sur scène pour des commandes et/ou créations avec Alisa Wellerstein, le Kronos Quartet, le Los Angeles Philharmonie et le Los Angeles Chamber Orchestra

2012 : February House, commande du Public Theater de New York

2013 : Première de Gabriel's Guide to America, commande de l'American Guide Series, au Carnegie Hall avec l'Orpheus Chamber Orchestra

2014 : Haircuts & Airports EP (2014)

2014 : The Ambassador

2016 : The Fiction Issue

pour aller plus loin

vous serez sans doute intéressé par...

Mardi 11 février 2020 Il n'aura échappé à personne que Gabriel Kahane est l'un de nos chouchous, nous qui l'avions invité lors d'un Petit Bulletin Live à livrer son premier concert (...)
Mardi 2 avril 2019 Le Guardian, qui a vu passer du gibier, dit de lui qu'il est le plus grand songwriter de son temps, ce qui vous pose son bonhomme. En tout cas, un (...)
Mardi 19 juin 2018 Cordes en ballade, 20e édition ! Toute en joie, en étonnements multiples, en convivialité : le pari initial a dépassé les espérances.
Lundi 30 octobre 2017 La première édition du Petit Bulletin Festival s'est achevé ce dimanche 29 octobre en La Chapelle de la Trinité. Une première réussie avec trois concerts complets mais surtout trois moments hors-du-temps dans la droite ligne de l'ambition du...
Mercredi 20 septembre 2017 ​Dans le cadre unique de la Chapelle de la Trinité, Keren Ann honorera l'invitation du Petit Bulletin festival de venir illuminer d'arrangements pour cordes ses plus belles chansons avec la complicité de l'indispensable Quatuor...
Mardi 20 juin 2017 Pour sa 19ème édition, le festival Les Cordes en Ballade nous emmène parcourir le monde entier à la rencontre des "cultures en harmonie". Au cœur de l’Ardèche méridionale, le Quatuor Debussy, initiateur de l’évènement, a su conquérir un large...
Mardi 13 juin 2017 C'est décidé ! Nous lançons notre propre festival, en partenariat avec nos amis de Rain dog productions et en coréalisation avec Les Grands Concerts ! La suite logique des PB Live itinérants, qui se sont baladés dans la cité depuis novembre 2013,...
Vendredi 19 mai 2017 En Petit Bulletin Live à la Comédie Odéon le 21 mai, Thomas Dybdahl, c'est 15 ans d'une impeccable carrière et de morceaux à frémir. En 15 clips ou sessions live, 15 morceaux piochés au long de la riche discographie du songwriter norvégien, nous...
Jeudi 9 mars 2017 Prodige précoce de la mandoline et du bluegrass, compositeur hors-pair et touche-à-tout brillant dans l'art de la reprise décalée (Bach, les Strokes, Radiohead...) l'Américain Chris Thile viendra, lors d'un PB Live aux Subsistances, faire étalage de...
Mercredi 15 février 2017 Découvert en 2002 avec un chef d'œuvre notoirement passé sous le radar, ...That Great October Sound, qu'ouvrait un titre lourd de sens, From Grace, voilà 15 (...)
Mercredi 2 novembre 2016 Les PB Live, ce sont ces concerts un brin décalés que nous aimons partager avec vous, conçus avec nos amis de Rain Dog Productions, en des lieux peu visités et avec des artistes qui nous fascinent, mais encore peu mis en lumière. Voici le prochain.
Mardi 4 octobre 2016 Virtuose de la mandoline, Chris Thile a dépoussiéré cet instrument dont il est le plus solide représentant sur la planète. Véritable institution aux USA, il (...)
Mardi 19 avril 2016 Génie au destin contrarié et tragique, tiré d'une retraite que l'on pensait définitive par une poignée de fans français, Peter Milton Walsh aka The Apartments vient se livrer sur scène en trio acoustique.
Mardi 29 mars 2016 Jeudi soir 24 mars, c'est Gabriel Kahane, petit génie new-yorkais inconnu qui a continué, accompagné du Quatuor Debussy, l'année 2016 des Petit Bulletin Live, concoctés par Rain Dog Productions. Dans le Hangar des Subsistances, empli d'un public...
Jeudi 4 février 2016 On en n'avait même pas rêvé, Rain Dog Prod l'a fait : un PB Live avec les mythiques Apartments de Peter Milton Walsh, (vrai-faux) groupe australien à (...)
Mardi 5 janvier 2016 Entre Polna, Neil Young, les Insus et même le retour du plus si jeune Jon Spencer (porté pâle au printemps), les aînés seront là en force en 2016. Mais la jeune garde veille et ne s'en laissera pas compter.
Vendredi 18 décembre 2015 Ça y est, le Petit Bulletin Live additionnel de Yael Naim et du Quatuor Debussy (le 31 janvier à la Chapelle de la Trinité) est lui aussi complet. Vous (...)
Mercredi 25 novembre 2015 Il y a peu, nous avions le regret de vous annoncer l'annulation du PB Live de San Fermin – le groupe ayant choisi de prendre ses distances (...)
Mardi 15 septembre 2015 À la faveur d'un concert d'après Fourvière au Lavoir Public, le 15 juin dernier, Yael Naïm et le Quatuor Debussy (on ne présente plus ni l'un, ni l'autre) (...)
Mercredi 24 juin 2015 «Le violon, de deux choses l’une ; ou tu joues juste, ou tu joues tzigane.» Cet été, Les Cordes en Ballade tordent le cou à cette chanson de Bobby Lapointe et prennent pour thème "Alla Zingarese" : à la tzigane. Philippe Yves
Mardi 9 juin 2015 En 2013, les Nuits de Fourvière étaient illuminées par "Opus", rencontre au sommet de la compagnie Circa et du quatuor Debussy le temps d'une vision sublimée d'un art collectif. Bonne nouvelle, celles de 2015 le sont aussi. Charline Corubolo
Mercredi 25 mars 2015 Des adieux, des retrouvailles, des rencontres : bien que moins surprenante que sa prédécesseur, la 22e édition des Nuits de Fourvière promet son lot d'émotions fortes. Benjamin Mialot
Dimanche 8 mars 2015 C'était le 12 juin 2014. Sous une chaleur accablante, Alela Diane faisait littéralement suffoquer la Salle Rameau lors du dernier PB Live de la saison (...)
Mardi 2 décembre 2014 Magie du Temple Lanterne ou des deux invités de cette soirée ? Les deux sans doute. Toujours est-il que vendredi soir, lors de la première de la saison 2 du (...)
Vendredi 14 novembre 2014 En 25 ans d'une belle amitié musicale, Piers Faccini et Vincent Segal n'ont jamais cessé, dans leurs chambres ou sur scène, de revisiter les chansons des autres - mais aussi les leurs. Et viennent enfin d'en tirer un très beau disque, "Songs of Time...
Mardi 23 septembre 2014 En ouverture de sa saison 2, le PB Live accueillera la rencontre soyeuse entre le violoncelliste polymorphe Vincent Segal et l'Anglo-italien aux semelles de vent et à la voix de velours Piers Faccini. Le projet pour nom "Songs of Lost time". On...
Jeudi 10 juillet 2014 Le premier est un songwriter aux semelles de vent et à la voix de mirage, le second un émérite violoncelliste à tout faire, le pitre (au sein de Bumcello) (...)
Jeudi 26 juin 2014 En plein cœur de l’Ardèche, le Festival Cordes en Ballade prépare une seizième édition latine. Le Quatuor Debussy à la commande depuis l’origine, on s’attend à de l’inattendu, forcément ; à de l’humour et du décalage parfois ; à de la haute volée...
Mardi 10 juin 2014 Ronan Siri a des airs d'adolescent mais une voix qui fait largement plus que son âge. A vingt-quatre ans, le jeune Lyonnais a déjà pas mal de bouteille. (...)
Mardi 3 juin 2014 Sept ans après sa création à (feu) la Biennale du Théâtre jeune public, voici revenir "Jérémy Fisher", conte lyrique sur l’altérité et le courage d’être soi. On replonge. Nadja Pobel
Samedi 12 avril 2014 Découvert à l'automne sur la foi d'un album à se damner lointainement inspiré d'un célèbre roman d'Hemingway, San Fermin s'affirme comme l'une des plus fascinantes formations musicales de ces derniers mois. A sa tête, le jeune prodige Ellis...
Vendredi 7 février 2014 Nous avons l'honneur et la fierté de vous annoncer que la première date de la tournée française de San Fermin, formidable octuor de Brooklyn que d'aucuns (...)
Mardi 28 janvier 2014 Le Londonien Benjamin Clementine a été la sensation de l’hiver musical, enflammant notamment les Transmusicales de Rennes. Il y a de fortes chances qu’il en fasse de même au Sucre pour la deuxième édition du Petit Bulletin Live. Attention claque en...
Lundi 9 décembre 2013 Le 17 novembre dernier, Rosemary Standley, Dom La Nena et leur projet "Birds on a Wire" ont plongé la Chapelle de la Trinité dans un état de grâce absolu à l’occasion de la première de PB Live. En exclusivité mondiale, le Petit Bulletin et Rain Dog...
Jeudi 17 octobre 2013 Pour la première édition de PB Live, Rosemary Standley et Dom La Nena se produiront à la Chapelle de la Trinité le 17 novembre en duo violoncelle-voix. Au menu : "Birds on a Wire", un répertoire de reprises surprenantes courant de Monteverdi à John...
Mardi 18 juin 2013 Pour la quinzième édition de Cordes en Ballade, intitulée "De Bach à Haydn, la musique en héritage", le quatuor Debussy a mijoté une programmation culottée et jouissive, remplie de petits objets musicaux rares. Pascale Clavel
Dimanche 26 février 2012 Dans le monde confidentiel de la musique de chambre, le Quatuor Debussy fait office d’ovni bienvenu. Il propose à l’infini des rencontres avec des univers artistiques étonnants : choc esthétique assuré. Depuis plus de vingt ans, les quatre...
Jeudi 29 septembre 2011 L’Opéra de Lyon ouvre sa saison avec un Nez d’anthologie, étonnant et déconcertant, celui de Dimitri Chostakovitch, compositeur russe plus connu pour sa musique de chambre sombre et bouleversante, que le quatuor Debussy fera entendre en parallèle de...
Jeudi 17 mars 2011 Pendant le Festival Mozart, le très fameux Requiem va sonner, mais de manière toute particulière et déroutante. Le lundi 28 mars, dans la grande salle de (...)

Suivez la guide !

Clubbing, expos, cinéma, humour, théâtre, danse, littérature, fripes, famille… abonne toi pour recevoir une fois par semaine les conseils sorties de la rédac’ !