Sarah Harrison : « L'information veut être libre ! »

European Lab / Sarah Harrison, émissaire de WikiLeaks, l’organisation internationale qui se bat pour une diffusion transparente de l’information (à l’origine des révélations sur la torture à Guantanamo ou sur la guerre en Afghanistan), était présente sur cette excellente édition 2016 de l’European Lab pour présenter "les dangers de la surveillance de masse et du big data", sans oublier de prendre la défense des lanceurs d’alerte. Nous l’avons rencontrée.

Sarah Harrison, vous êtes journaliste et chercheuse en droit, vous avez également aidé Edward Snowden à obtenir l’asile en Russie. Comment avez-vous intégré WikiLeaks ?
Sarah Harrison :
En 2009, je travaillais pour le Center of Investigative Journalism à Londres. Mon patron était un ami de Julian Assange, et lorsque celui-ci est passé à l’occasion de la diffusion des documents secrets sur la guerre en Afghanistan, il m’a demandé si je ne voulais pas lui servir d’assistante pendant le séjour. Il se trouve que j’avais du temps (rire) !

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À propos du danger du big data, beaucoup de gens pensent « si je n’ai rien fait de mal, je n’ai rien à craindre de la surveillance globale, ni de l’intrusion dans ma vie privée. » C’est plus complexe, non ?
C’est une question très délicate, et une idée piège très répandue et assez classique, dans laquelle la plupart des gens tombent. Le problème est que l’état du monde a changé très rapidement ces dernières années, plus que jamais dans l’histoire de l’humanité, et que les lois elles aussi ont évolué dans le sens d’une autorisation de plus en plus grande des États et des gouvernements à espionner toute une part de la vie privée de ses citoyens qu’elle n’était pas autorisée à surveiller auparavant. Je pense que cela remet en question toute notre histoire en tant que civilisation, en plus du droit fondamental à la vie privée. Ce n’est pas en partant sur des bases aussi peu saines que l’on peut construire une société.

Selon le philosophe Geoffroy de Lagasnerie, les whistleblowers (lanceurs d’alerte en VF) représentent une nouvelle forme de militantisme politique, qu’en pensez-vous ?
Je pense définitivement que c’est une vraie forme d’activisme politique. La plupart des gens impliqués dans ces activités le font pour des raisons politiques. Julian Assange, Edward Snowden, Edward Manning (aujourd’hui Chelsea Manning), sont tous des réfugiés politiques. Il est clair que leurs actions sont politiques.

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Que vous évoque l’apparition soudaine des Panamas Papers, alors que l’on sait que ces informations étaient en possession des journalistes depuis longtemps ? Pourquoi les révéler maintenant ?
Je ne pourrais pas dire pourquoi ils ont choisi de diffuser ces informations maintenant spécifiquement. En effet, ils avaient ces dossiers depuis un moment et ils ont peut-être choisi de prendre du temps pour travailler dessus. Mais on peut également voir qu’aujourd’hui, alors qu’ils ont publié certains des documents en leur possession, ils essayent de s’imposer comme des gardiens de l’information et décident quand et comment ils la diffuseront. Pour moi, ce n’est pas aux journalistes de décider ce que le public peut ou doit savoir, ni quand l’information doit lui être révélée. Elle doit l’être, pour le bien de tous, c’est tout.

À ce propos, que pensez-vous du travail des médias de masse sur ces sujets, les lanceurs d’alerte, la protection de la vie privée des citoyens, etc ?
Je pense qu’ils y travaillent de mieux en mieux. L’affaire Snowden a été traitée beaucoup plus impartialement que le dossier Manning, par exemple. On sent qu’il y a un processus d’éducation réalisé avec le temps. Je crois aussi que les médias de masse ont une énorme responsabilité, ce sont eux qui doivent apporter l’information au public, ils doivent aussi expliquer ce que font les gens comme WikiLeaks mais aussi les lanceurs d’alerte comme Edward Snowden ou en France, Olivier Thérondel (ex-agent de TracFin, la cellule anti-blanchiment de Bercy). Ils doivent aussi habituer le public à chercher par lui-même et à analyser l’information, ne pas se contenter du tout prêt. Les journalistes doivent aussi remettre en question la propagande. C’est une très grande responsabilité.

En tant que chercheuse en droit, ne pensez-vous pas que des juristes et des avocats devraient aussi se pencher sur ces problèmes et défendre les droit des citoyens et pas uniquement celui des entreprises et des États ?
C’est en effet très important. Nous avons des avocats et des juristes qui travaillent avec nous et qui font un boulot formidable, dans de nombreux pays à travers le monde. Malheureusement, ils sont souvent vus comme des avocats activistes, rebelles au système, etc. En gros, ils sont ostracisés et on les considère « en dehors du système. » Et c’est le système qui crée les fraudes que nous dévoilons, donc c’est un gros problème, oui. Nous essayons de travailler avec un maximum d’institutions indépendantes pour créer un équilibre avec le poids des États et des gouvernements, mais ça n’est pas facile. Et il va falloir y remédier sinon nos sociétés vont devenir pires que jamais.

À WikiLeaks, que conseillez-vous aux citoyens pour se tenir informés et continuer à militer et à travailler sur les dossiers qui émergent constamment et qui révèlent les mensonges ou les abus des États, des entreprises et des gouvernements ?
Une des missions de WikiLeaks est de proposer un accès libre aux informations que nous révélons, et de la rendre public par tous les moyens. Nous ne faisons pas que publier des informations, nous distribuons également des outils (statistiques, graphiques) pour continuer à comprendre et à creuser autour des informations que nous dévoilons. Il suffit d’aller sur notre site pour cela.

Une dernière question, êtes-vous toujours en contact avec Julian Assange, le fondateur de WikiLeaks ?
(rire) Bien sûr ! C’est mon patron !

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