Jean Labadie, ou le 7e art délicat de la distribution

Festival de Cannes / Sa société Le Pacte présentait cette année douze films à Cannes, dont la Palme d'Or, Moi, Daniel Blake de Ken Loach. Distributeur de Desplechin, Jarmusch, Kervern & Delépine, Jean Labadie est un professionnel discret mais loquace. Parcours d’un franc-tireur farouchement attaché à son indépendance.

N’était l’affiche de Médecin de campagne, le dernier succès maison placardé sur le seul bout de mur disponible — les autres étant recouverts de bibliothèques — on jurerait la salle de réunion d’un éditeur. Rangées dans un désordre amoureux et un total éclectisme, des dizaines de livres s’offrent à la convoitise du visiteur : ici les BD (Jean Graton, Hergé, Larcenet…), là Péguy et Zola côtoyant Hammett et des essais historiques ; ailleurs Tomber sept fois se relever huit de Philippe Labro…

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« Une fois que j’ai fini des livres, je les amène ici. J’aime l’idée que les gens peuvent se servir », explique le maître des lieux, Jean Labadie. La soixantaine fringante, le patron de la société de distribution Le Pacte confesse « passer aujourd’hui davantage de temps à lire qu’à voir des films. » À voir. Animé d’une curiosité isotrope et d’une énergie peu commune dissimulée sous la bonace, l’homme suit avec acuité l’actualité et la commente, pince-sans-rire, sur son très actif compte twitter @LabadieLePacte. Le cinéma y figure en général en bonne place.

Privé de télé !

Le goût lui en a été inculqué quasiment au berceau. Né dans une famille sans télévision, Jean Labadie grandit dans la cinéphilie et un culte de la version originale qu’il affine en pension catholique. Le ciné-club a une programmation solide : les sulfureux Viridiana de Buñuel ou L’Évangile selon Saint-Matthieu de Pasolini « mais pas François et le Chemin du soleil de Zeffirelli, que tout le monde considérait comme une daube ! »

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Après le bac, il se dirige « sans savoir pourquoi » vers une école de commerce à Lyon « parce que j’avais raté celle de Paris (rires). » Trois années “d'exil” durant lesquelles il hante les théâtres et cinémas : « C’était l’époque Chéreau au TNP, le meilleur du théâtre du monde passait à Villeurbanne. » Diplômé, Jean rentre à Paris, espérant intégrer une troupe comme administrateur. « Tous les postes étant occupés dans le théâtre de la décentralisation, le seul à m’attirer, je me suis tourné vers le cinéma. »

Il vend en porte-à-porte des encyclopédies médicales et du diamant défiscalisé, jusqu’au jour où il tombe sur l’annonce providentielle : « Transunivers films recherche un représentant. » Le patron de cette société spécialisée dans les films porno et de karaté, hallucine face à ce diplômé cinéphile. L’enthousiasme de Jean l’emporte et il est embauché. En 1979, la société se retrouve avec un OVNI sur les bras : Bako, l’autre rive, Prix Jean-Vigo. Sorti dans une combinaison de salles absurde, le film ne décolle pas. Au fait des circuits Art et essai, Jean se voit confier le mandat de le placer sur les bons écrans. C’est sa chance.

Passe par Bac d’abord

Il sait qu’il faut passer par les salles 14-Juillet de Marin Karmitz. Usant de la bonne vieille méthode du porte-à-porte, Jean campe devant son bureau toute une journée jusqu’à ce qu’il obtienne un entretien. Karmitz refuse le film… mais le débauche. « J’ai du apprendre sur le terrain à toute blinde. Une école formidable ! » Durant sept ans, il sera chargé de la distribution en France, retardant le moment d’effectuer son premier achat en 1982 « L’Histoire officielle ou Meurtre dans un jardin anglais, je ne sais plus ». Il se lie avec Eric Heumann, en charge des ventes télé et internationales, et saute le pas à ses côtés en 1986 pour fonder Bac Films avec un troisième partenaire, Stéphane Sorlat, et un capital de 50 000 francs (7600 euros).

L’arrivée de Canal+, la démultiplication des chaînes et un “coup” d’entrée (la coproduction du Diable au corps de Bellocchio très bien vendu à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes grâce à une scène de fellation) favorisent la jeune société qui n’a que peu de frais généraux et réinvestit tout dans les films.

Positionné sur l’art et essai, Bac grossit à vitesse exponentielle. Et se trouve en mesure dès 1989 d’acheter sur scénario Sailor et Lula. « On n’a pas fait la meilleure offre sur la France, mais on a ajouté deux territoires sur lesquels on savait que les autres ramaient un peu. » L’année suivante à Cannes, avant même de décrocher la Palme d’Or avec Lynch, il s’engage dès lecture du script sur Barton Fink des frères Coen. « Ç'a toujours été notre force de décider vite. » Au total, ce seront huit Palmes d’or qui se succèderont jusqu'à 2007 !

Il se lance ensuite dans la production avec Eric Heumann pour un projet épique qui manque de couler Bac Films : Indochine, de Régis Wargnier. Succès en salles, il sera couronné aux Césars et par l’Oscar du meilleur film étranger — le dernier emporté par un film français à ce jour, ce que Jean Labadie note avec malice chaque année. Heumann part alors de son côté, et Bac dont le fonds ne cesse de grossir, crée en 1998 une filiale pour distribuer des films repérés dans les marchés internationaux : Mars Films.

Jean est alors sur tous les fronts : un article de Variety l’informe que Woody Allen n’a plus de contrat avec Sony ; il prend aussitôt l’avion et via une amie avocate, convainc la sœur du cinéaste de signer avec un indépendant — lui — plutôt qu’une major. Miramax et StudioCanal lui ayant consenti des partenariats exclusifs, il sort jusqu’à 80 films par an ! Après avoir repoussé plusieurs offres d’achat, il se décide à faire entrer Bac Films en bourse, « un truc marrant à faire une fois dans sa vie… pas deux ! » Car le 11-septembre plombe les résultats. Pour éviter la débâcle, Jean Labadie cède Mars à StudioCanal et la moitié des 600 films de son catalogue. Les banques l’obligent à intégrer un actionnaire “solide” ; ce sera Roch Lener, venu de l’animation. De 2004 à 2007, le tandem fonctionne, jusqu’à ce que Jean s’intéresse aux comptes. Des tensions vont naître et Jean apprendra son congé par SMS… quatre mois après sa dernière Palme d’Or.

L’impact du Pacte

Pensant un temps reprendre le contrôle de Bac en bourse, il préfère revendre ses parts pour fonder une nouvelle société en décembre 2007. « Tous les noms de fleurs, d’arbres et d’étoiles étaient pris, le Pacte nous plaisait bien : il y avait l’idée de s’engager vis-à-vis des artistes et des spectateurs. » Nanni Moretti l’appelle pour l’assurer de son soutien ; son confrère et ami Vincent Maraval tient à lui offrir son premier film, Le Cahier de Hana Makhmalbaf. Jean récupère Gomorra de Matteo Garrone, acheté sur scénario pour Bac, et est préféré pour Valse avec Bachir parce qu’il distribue Jarmusch, avec qui il a un contrat intuitu personae. Peu à peu, les fidèles (Desplechin, Loach) reviennent au bercail, accompagnés par de petits nouveaux : Refn, Kervern & Delépine ou les frères Nasser.

Mi-2016, pour sa 10e année Le Pacte figure au 10e rang des distributeurs hexagonaux, retrouvant la 1ère place des indépendants. Jean Labadie n’en tire aucune gloire ; il poursuit sa route pestant contre la pusillanimité du gouvernement face au piratage, et tente de boucler une série documentaire expliquant comment on produisait des films sans le petit écran, en 1965. Un enfance sans télé, ça laisse des traces.

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