"Chez nous" : nous en sommes arrivés là...

Chez nous
De Lucas Belvaux (Fr-Bel, 1h58) avec Emilie Dequenne, André Dussollier...

Désireux d’éveiller les consciences en période pré-électorale, Lucas Belvaux fait le coup de poing idéologique en démontant la stratégie de conquête du pouvoir d’un parti populiste d’extrême-droite. Toute ressemblance avec une situation contemporaine n’est pas fortuite.

Belvaux s’y attendait, il n’a donc pas été surpris : depuis la diffusion de la bande-annonce de son nouveau long-métrage, quelques élus du parti en ayant inspiré le scénario ont d’autorité — forcément — assimilé Chez nous à « un navet » (sic). Et considéré qu’il s’agissait d’un « film de propagande » (re-sic) n’ayant pas sa place sur les écrans à deux mois du premier tour de l’élection présidentielle. Cela, bien entendu, sans l’avoir vu.

à lire aussi : «Quand on parle d’un film d’auteur, les gens fuient…»

Pourquoi un tel effroi de leur part ? Est-ce bien raisonnable de craindre de la résonance d’un si modeste film ? Sans doute : ils savent l’opinion malléable et supposent Chez nous susceptible de rappeler aux oublieux ces mécanismes à la Machiavel permettant de manipuler le peuple en douceur — avec son consentement de surcroît.

L’effet haine

La protagoniste de cette histoire y est choisie par un cadre du Bloc Patriotique, parti populiste d’extrême-droite, pour être tête de liste aux municipales de sa petite ville du Nord. Mère célibataire méritante, infirmière libérale appréciée de tous, fille de syndicaliste communiste et dépolitisée, elle affiche le profil idéal dans un terreau fertile…

S’il y a 15 ans, Féroce de Gilles de Maistre semblait par endroits folklorique, Chez nous glace, assomme et agace à la fois. Parce qu’il repose sur du vrai, du tangible : il condense des éléments avérés sur les méthodes employées par le parti visé pour conditionner son électorat en instrumentalisant des peurs, la misère sociale, la crise économique, des boucs émissaires ; et en embobinant de malheureuses potiches sans culture politique parce qu’il faut bien des ”élus locaux”.

Ce faisant, Belvaux rappelle avec justesse que tous ses grands responsables se réclamant du peuple ou prétendant en appeler à ses suffrages, n’en sont jamais issus : c’est sans doute l’argument le plus percutant, qui mériterait d’être seriné du début à la fin du film. Il est hélas écrasé par un trop-plein d’intrigues, car il y a tant à raconter : l’ancien membre du service de sécurité du parti viré au nom d’un processus de “dédiabolisation” en méritait un entier.

Reste que le problème majeur de Chez nous est qu’il va surtout intéresser un public prémuni de l’extrémisme, amusé de voir un Dussollier cauteleux aux antipodes de ses convictions, et bienveillant pour le personnage dupé d’Émilie Dequenne. À une époque où l’abstentionnisme et le vote protestataire l’emportent sur une quelconque mobilisation civique, on peut se faire du souci…


5 questions à... Lucas Belvaux

Cinéaste dont l’éclectisme n’est plus à prouver depuis sa Trilogie (2003), Lucas Belvaux revendique sans faux-fuyant sa volonté de contribuer à la réflexion démocratique.

Était-il envisageable de tourner Chez nous pour la télévision, ou d’en faire une prédiffusion télévisée pour être sûr qu’il soit vu ?
Lucas Belvaux : Non, je n’y ai même pas pensé. À la télé, les contraintes sont telles que j’aurais été moins libre : les budgets, le rythme — non pas de tournage, mais de production — et l’écriture sont très cadrés. Ce sont des films qu’il faut faire dans une liberté absolue.

Vous aviez l’impératif du calendrier…
Bien sûr : il fallait sortir avec l’élection présidentielle pour participer au débat. Le même film, quelle que soit l’issue de l’élection, n’avait pas le même sens s’il sortait après. C’était avant ou jamais. Mais si la sortie du film est programmée par les élections, l’envie est née avant, pendant le précédent, Pas son genre. On tournait à Arras avec des gens sympathiques, sérieux, travailleurs, agréables, l’histoire d’une coiffeuse, un personnage pour qui j’avais de l’affection, de l’estime. C’était en période électorale et les sondages donnaient le FN à 30 ou 40% selon les endroits dans la région. Un jour, je me suis demandé pour qui elle voterait — puisque statistiquement, trois personnes sur dix votaient pour ce parti-là. Et comment on se retrouve embringué dans ce parti-là…

Pourquoi passer par la fiction ?
Depuis 30 ans, on est dans un discours vindicatif à l’égard du FN — souvent juste : quand on dit que c’est un parti fasciste, il n’y a qu’eux que ça dérange. Tout ce qui sort dans la presse, des articles de fond, des reportages, des choses filmées à l’intérieur du parti ; tout ça n’a pas d’impact. Il faut passer par la fiction, changer le point de vue, parler des électeurs et l’aborder autrement, comme l’ont fait d’autres cinéastes à d’autres époques sur d’autres sujets. Le cinéma peut être à la fois politique, sociétal et populaire. Les films de John Ford m’ont davantage construit que la lecture de Marx. Je n’ai pas lu beaucoup Marx, mais j’ai beaucoup vu Ford ! Et ce que je suis aujourd’hui, je le dois beaucoup au regard de Ford sur le monde. L’idée du film, c’est comment parler de la société d’aujourd’hui différemment, en étant moins dans l’immédiat, moins en réaction.

Justement, les premières réactions publiques sur le film ont été portées par des personnes n’ayant pas vu le film, le jugeant à partir de sa bande-annonce…
Elles sont aberrantes pour nous qui sommes démocrates et qui aimons le cinéma. C’est absurde, mais c’est comme ça. Ça fait partie d’une stratégie bien établie, de tirs de barrages lourds, sur le film. Je m’y attendais, c’est de bonne guerre et de mauvaise foi. Je n’ai rien à leur répondre. Le film est ce qu’il est, il existe malgré eux, il dit ce qu’il a à dire. Après, ce sont les spectateurs qui m’intéressent ; ce ventre mou des électeurs qui votent pour eux une fois, pas la fois d’après. Le magma flou qui peut basculer à tout moment. Ils peuvent réagir à un discours auquel je peux adhérer moi aussi. Quand on est dans la merde, on réfléchit moins bien : on n'a pas la distance nécessaire pour remettre les choses en perspective.

Sort-on indemne d’une immersion dans cette rhétorique et ces éléments de langage ?
Oui, même si c’est un peu lourd à porter : se plonger pendant deux ans dans l’extrême droite parlementaire et la nébuleuse autour révèle la part abjecte de la France. Depuis la diffusion de la bande-annonce, les trois-quarts des commentaires écrits sur le film sont d’une haine et d’une violence parfois inouïes, avec des pages entières d’antisémitisme et de racisme absolus. Tout ça remonte. Et pour Catherine Jacob et André Dussollier, il y a eu des phrases difficiles à dire, car un acteur doit être sincère quand il joue. Ça leur a demandé un investissement intellectuel personnel. Mais un moment de honte est vite passé (sourire).

pour aller plus loin

vous serez sans doute intéressé par...

Mardi 24 janvier 2017 Quels sont les logiques et les mécanismes qui permettent aux idéologies extrêmistes de faire le plein là où les formations politiques traditionnelles ne (...)
Mardi 29 avril 2014 Lucas Belvaux raconte l’histoire d’amour utopique et contrariée entre un prof de philo parisien et une coiffeuse d’Arras, avançant sur le fil des clichés pour renouveler adroitement son thème de prédilection, la lutte des classes, ici envisagée sous...
Mardi 25 mars 2014 Pour sa troisième adaptation d’Alan Ayckbourn et, donc, son tout dernier film, Alain Resnais choisit de laisser en sourdine ses ruminations crépusculaires pour une comédie qui célèbre la vie et la vieillesse, les artifices du théâtre et la force du...
Mardi 4 mars 2014 En tournée pour la sortie de "Diplomatie" de Volker Schlöndorff, rencontre avec le grand André Dussollier autour du film, mais aussi du prochain film d’Alain Resnais, "Aimer, boire et chanter" dont, au moment de l’entretien, on ne savait pas encore...
Mardi 25 février 2014 De Volker Schlöndorff (Fr-All, 1h24) avec Niels Arestrup, André Dussollier, Charlie Nelson…
Jeudi 13 septembre 2012 Chez Eux est un restaurant bipolaire : ambassade de la gastronomie corse les soirs de week-end, cette taverne d’Ali Baba se change le midi en cantine populaire. De l’île au continent, il n’y a qu’un pas… et pléthore de bons petits plats. Stéphanie...
Vendredi 13 juillet 2012 Pour ce film plus ouvert mais tout aussi dérangeant que ses précédents, Joachim Lafosse s’empare d’un fait-divers et le transforme en tragédie contemporaine interrogeant les relents de patriarcat et de colonialisme de nos sociétés. Fort et...
Mardi 6 mars 2012 De Lucas Belvaux (Fr, 1h44) avec Yvan Attal, Sophie Quinton…
Jeudi 1 septembre 2011 Une saison de théâtre, c’est aussi, n’en déplaise aux puristes, une saison d’acteurs exceptionnels à découvrir sur scène. D’Arestrup à Catherine Frot, de Cantona à Romain Duris, passage en revue des «stars» de cette rentrée. Christophe Chabert
Mardi 21 septembre 2010 De Franck Richard (Fr-Belg, 1h25) avec Émilie Dequenne, Benjamin Biolay, Yolande Moreau…
Jeudi 4 mars 2010 De Yasmina Reza (Fr, 1h24) avec André Dussollier, Emmanuelle Seigner…
Jeudi 25 février 2010 De Benoît Pétré (Fr, 1h30) avec Jane Birkin, Catherine Jacob, Caroline Cellier…
Mardi 16 février 2010 Jacques Bral revient à l’Institut Lumière pour présenter la copie restaurée d’"Extérieur nuit", film culte fonctionnant sur l’entre-deux : entre deux décennies, entre la nuit et le petit matin, entre l’utopie et la désillusion… CC
Mardi 17 novembre 2009 De retour en France, le réalisateur de 'Maléfique' Eric Valette signe un polar politique intègre, noir, violent et efficace, en hommage au cinéma populaire des années 70. Christophe Chabert
Lundi 16 novembre 2009 En s’appropriant avec finesse toutes les ambiguïtés d’un fait divers aux finalités troubles, Lucas Belvaux élabore un étrange objet cinématographique se jouant des notions de réalisme. François Cau
Mercredi 28 octobre 2009 D’Alain Resnais (Fr, 1h44) avec André Dussollier, Sabine Azéma…
Mercredi 11 mars 2009 D’André Téchiné (Fr, 1h45) avec Émilie Dequenne, Catherine Deneuve, Michel Blanc…
Vendredi 14 novembre 2008 de Jean-Michel Ribes (Fr, 1h33) avec Michel Blanc, Muriel Robin, André Dussollier…
Mardi 27 mai 2008 De Claus Drexel (Fr, 1h30) avec André Dussollier, Miou-Miou, Hanke Kodja…
Mercredi 19 septembre 2007 de et avec Sam Karmann (Fr, 1h35) avec Karin Viard, André Dussollier, François Cluzet...

restez informés !

entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter