Tryphème : « une bande originale de film, c'est mon but ultime »

Nuits Sonores - Nuit 1

Anciennes usines Fagor-Brandt

ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement

Nuits sonores / Révélation de l'année, Tryphème, discrète égérie de la scène électronique lyonnaise, résidente du Super5 et animatrice d'une cruciale émission sur LYL, vient présenter son nouveau live sur la grande scène de Nuits sonores, avant Chloé et Rone... Juste reconnaissance pour celle qui a sorti en Angleterre, sur le réputé label CPU,  le subtil et magnifique album Online Dating un an plus tôt. 

Vous cultivez la discrétion tel un art…
Tryphème :
Je ne le fait pas exprès, je suis vraiment comme ça. Je n’aime pas me montrer. J’ai été traumatisée quand il y a eu ma tête mise en avant pour Nuits Sonores… J’ai envie que les gens s’intéressent à ma musique, pas à moi.

Du coup, votre album sorti en Angleterre sur CPU, on a mis un an à le découvrir, par le bouche à oreille.
Il y a eu très peu de promo sur cet album. Chris Smith, le patron du label, ce n’est pas son métier principal : il est enseignant à l’université, en informatique. Son label, il le gère tout seul quand il a le temps. Et moi, je suis nulle en promo… Ç’a été du bouche à oreille et c’est merveilleux que ça se soit passé ainsi : ça a touché les personnes que ça devait toucher, de manière très naturelle.

Comment avez-vous rencontré Chris Smith ?
Je faisais énormément de musique quand je suis arrivée à Lyon. Je ne savais pas quoi faire de ma vie, j’étais au chômage depuis un an. Ça m’a permis de créer cet album ! J’accueillais des couch-surfers chez moi, je leur faisais découvrir la ville. Je me suis beaucoup promenée : c’était une super période et j’ai composé quasiment tout le disque à ce moment-là, excepté deux morceaux écrits ensuite, en 2015 et 2016. J’ai alors envoyé mes démos à trois labels, dont CPU et 030303 Records.

Après avoir envoyé le mail à Chris Smith, je vois écrit, vraiment, "CPU" dans le ciel, dans les nuages… J’hallucine ! Et là, ma mère m’envoie un message, au lieu de « coucou », il est écrit « cpucpu » à cause du clavier… Je me dis, c’est un signe. Le lendemain, j’ai une réponse de Chris Smith qui sélectionne des morceaux pour un EP et pour un album. J’ai refait un morceau : French Kiss on Sapphire Scenic, et on l’a intégré. C’est parti au pressage, je ne l’avais jamais vu ! J’ai finalement rencontré Chris lorsque je suis allée à la Boiler Room à Sheffield cette année, avec le label Warp. Il m’a alors dit qu’il avait su tout de suite qu’il allait sortir l’album, qu’il l’écoutait en boucle dans sa voiture.

Une suite est prévue avec CPU ?
Mon album, je le trouve très différent de ce qui sort habituellement sur ce label. Ma musique est encore en train de prendre une tournure différente, je suis en train de m’éloigner de l’électro. Je ne sais pas si ça aurait du sens de signer de nouveau sur CPU. Mais je suis très fidèle : ils ont lancé le truc, si Chris veut ressortir un EP, je serais super heureuse. Mais pas dans l’immédiat.

Comment se sont passés vos premiers émois musicaux ?
Jusqu’à huit ans, je détestais la musique. Je pleurais ! Si je montais avec mon frère en voiture, qu’il mettait trop fort, je me bouchais les oreilles ! Il écoutait La Rue Kétanou, Nirvana, Indochine… Petit à petit, je m’y suis mis. J’écoutais tout doucement. J’habitais à la campagne, un petit village de la Drôme. Vers 11 ans, j’ai eu un ordinateur, avec eMule et Limewire : je téléchargeais des musiques, j’ai découvert directement Aphex Twin, Windowlicker. C’est super étrange ! Quand j’ai écouté ça, whaou ! C’est quoi cette musique ? Ça m’a retourné la tête. Forcément, j’ai retapé "Aphex Twin" dans la barre de recherche. Ça m’a emmené vers d’autres artistes, vers Clark, Boards of Canada. J’écoutais aussi des trucs pourris en parallèle. Et beaucoup de shoegaze : Slowdive, My Bloody Valentine, Ride. Et de la new wave, style Depeche Mode.

J’ai fait du piano vers 6 ans, durant un an : je n’aimais pas les cours, rejouer les musiques des autres. À 15 ans, j’ai acheté une basse, j’en jouais très mal dans un groupe de punk, les Magic Chickens. C’était très mauvais… Vers 14 ans, j’ai eu mes premiers synthés, des vieux Yamaha achetés chez Emmaüs qui avaient un mauvais son, mais je m’amusais avec. Et j’ai découvert Ableton à 19 ans, lors de mes deux années aux Beaux-Arts. Ç'a été la grande histoire d’amour ! Ce que je composais alors est assez similaire à la suite, mais en version démo. J’utilisais ma voix de la même manière, il y avait les mêmes nappes. L’univers était déjà posé.

Le deejaying arrive à quel moment ?
J’ai acheté mes trois premiers vinyles neufs avec des chèques cadeau de mon parrain quand j’avais 16 ans, je suis allée à la FNAC : UNKLE, des remixes de Goldfrapp et Nil Hartman. Les trois ont marqué le coup. Et j’ai aussi acheté beaucoup de vinyles chez Emmaüs, j’y passe ma vie…

Quand je suis arrivée à Lyon en août 2013, un ami du milieu de la teuf qui avait des platines m’a appris à mixer. J’ai ensuite acheté les miennes. Mais sincèrement… je ne suis pas DJ ! Je ne sais pas mixer, ça ne m’intéresse pas, je fais de la selecta et j’aime le support vinyle. Mais je n’ai plus envie d’être considérée comme DJ ! Je veux m’éloigner des clubs. Je veux aller vers un format concert. Ou alors, comme au Super5 : j’adore passer des morceaux là-bas. C’est rare, les endroits où je me sens bien. Là-bas, ce sont des amours. Trop de gens dans le milieu électronique ne sont pas ouverts d’esprit…

Les réactions les plus marquantes depuis la sortie de l’album ?
Quand Plaid après ma Boiler Room que je considérais comme ratée m’a laissé un commentaire sur Twitter en me disant : « superbe set ! » Je n’avais même pas osé aller lui parler, il était pourtant à côté de moi…

Vous me disiez que ces derniers temps, vos compositions évoluaient… vers où ?
Je chante beaucoup plus. Avec ma vraie voix, elle n’est plus pitchée. Il y a plus de textes. Ça reste dansant, électronique, mais je compose de plus en plus dans le but d’avoir des musiciens avec moi. J’ai envie de travailler avec d’autres personnes, je n’en peux plus d’être toute seule. Je veux un batteur, un bassiste, une guitare ! J’ai une guitare chez moi, je ne sais pas en jouer mais je trifouille des trucs avec… Elle est de plus en plus organique, ma musique. Certains morceaux restent très club, d’autres très ambient. Je suis dans une énorme phase d’apprentissage : je n’ai pas fait d’études, et là il se passe des trucs. Mon projet a été sélectionné par le FGO-Barbara, je vais pouvoir apprendre. Le piano, le chant, la basse. Je vais me refaire une éducation musicale, même si je suis contente de ne pas avoir appris avant car ça m’a permis d’acquérir mon propre savoir-faire.

FGO-Barbara ?
C’est une salle de concert, qui me soutient avec un dispositif nommé Parcours. Quatorze artistes sont sélectionnés chaque année et on nous met à disposition tout ce dont on a besoin pour avancer professionnellement : cours de chant ou d’anglais, aide au management, etc. On a des groupes de travail aussi et j’ai hâte de le faire : on se mélange entre artistes. Je suis avec deux filles super, l’une faisait partie du groupe Pégase que j’écoutais quand j’étais ado, je suis ravie : elle a une super voix. L’autre joue du ukulélé. On va faire un morceau ensemble !

Tryphème, c’est le nom d’un royaume imaginaire dans un livre de Pierre Louÿs…
Tout à fait… À la base, je me promenais sur les quais du Rhône, il y avait une installation avec de petites grilles comme on pose parfois dans les mariages, avec les noms des personnes, et il y avait ça tout le long des grilles de la piscine avec des phrases improbables et des noms qui ne veulent rien dire. Là, je tombe nez à nez avec "tryphème" : je me suis dit, c’est moi, c’est mon nom d’artiste ! Je suis rentrée chez moi, pour chercher sur Internet ce que ça voulait dire, j'ai découvert cette histoire de royaume imaginaire, mais c’est aussi une île en Grèce. Je lis énormément. J’adore la beat generation, Françoise Sagan, les féministes. Et la poésie, Baudelaire et Rimbaud sont mes livres de chevet, au lycée je les apprenais par cœur. Aujourd’hui, je regrette que l’on ne lise plus de poésie.

Je suis très inspirée par le cinéma aussi, quand je compose : j’ai directement des images dans ma tête, je cherche alors à mettre en musique ces images. Tout ce déroule en film quand je compose. J’adore la nouvelle vague, je suis amoureuse de Jean-Pierre Léaud ! Jodorowski, Tarkovski, tous ces films un peu psyché… Une bande originale de film, j’en rêve : c’est mon but ultime, je fais de la musique pour ça.

Comment émergent vos textes ?
Pour Online Dating, tout s’est fait en cinq secondes. Je n’ai jamais réfléchi aux textes, c’est arrivé spontanément. Là, pour le prochain album… J’ai vécu une relation amoureuse extrêmement toxique qui m’a totalement changée. Beaucoup de textes sont inspirés de ce traumatisme, de ces personnes qui veulent dominer. J’ai dû lutter de toutes mes forces pour ne pas me laisser écraser et mes textes parlent de ça. C’est aussi pour ça que je pars m’installer à Paris : pour ne plus jamais le recroiser.

Musique plastique, ça dit « trop de musique », c’est pour rigoler de l’industrie de la musique, il en sort trop, ce n’est plus soigné. Et j’ai un texte en français sur un nouveau morceau que j’ai joué au Novamix Club, au Sucre, qui dit « nous communiquons par Lyl Radio » car avec cet ex copain, comme je ne veux plus le voir, on se fait des messages cachés dans nos émissions sur LYL Radio. LYL fait partie de moi ! Et on ne fait plus assez de paroles sur ce qui nous entoure, à Détroit ils parlaient de leur vie de tous les jours… J’essaye d’être moins auto-centrée. J’ai aussi fait un morceau pour dire adieu à Lyon, que j’ai tant aimée… Je m'installe à Paris cette semaine.

Tryphème
À Fagor-Brandt - Halle 1 dans le cadre de Nuits sonores le mercredi 9 mai à 22h

À Super5 le vendredi 4 mai à 20h (DJ set)

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