Matteo Garrone : « Dogman est un film darwinien »


Dogman / Un brave toiletteur pour chiens et une brute qui le traite pis qu’un chien sont au centre de "Dogman", le nouveau conte moral de Matteo Garrone. Une histoire italienne d’aujourd’hui récompensée par le Prix d’interprétation masculine à Cannes pour Marcello Fonte.

Dogman est inspiré d’un fait divers ?
Matteo Garrone :
Oui, il s’est déroulé à la fin des années 1980, et il est très célèbre en Italie parce qu’il a été particulièrement violent. Mais on s’en est très librement inspiré : on l’a retravaillé avec notre imagination. Il n’a jamais été question de reconstruire dans le détail ce qui s’était passé. On a également changé la fin, puisque Marcello est un personnage doux, incapable de violence. Dans le film, il agit par légitime défense, non par préméditation.

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Je suis particulièrement content que le film soit présenté dans un pays où ce fait divers n’est absolument pas connu : le spectateur idéal, c’est celui qui le verra sans avoir cette histoire en tête et sans comparaison avec la réalité. En Italie, le film a un peu souffert de ce fait divers — en tout cas au début. Certains spectateurs se disaient « ça va être extrêmement violent, donc je n’irai pas le voir ». Ensuite, le bouche-à-oreille l’a aidé.

En fait, la violence présente dans le film est surtout psychologique, et pas aussi débridée que celle de la réalité. Cette histoire parle aussi d’amour ; elle est douce, tendre et cruelle à la fois.

Mais il n’y a pas que de la cruauté dans ce film.

Marcello Fonte semble avoir été taillé pour ce personnage. Comment l’avez-vous trouvé ?
En réalité, j‘avais choisi un autre acteur, mais je me suis rendu compte que ce n’était pas le bon choix ! Donc, je me suis mis en recherche. Et quand je suis tombé sur Marcello, j’ai compris que c’était l’acteur juste : il a le visage d’une Italie en train de disparaître et qui peine à vivre dans le monde contemporain. Il a un vécu, également, que l’on peut lire dans ses yeux, avec une grande humanité et j’ai justement toujours essayé de travailler avec des acteurs qui portent leur vécu et peuvent l’amener dans le film, dans le personnage.

Avez-vous remodelé le personnage en fonction de Marcello Fonte ?
J’ai l’habitude de travailler avec les acteurs d’une manière créative, je tourne séquence après séquence, du début à la fin, dans la chronologie, afin de vérifier avec l’acteur s’il vit les choses en lui — et au contraire, pour voir aussi ce qui n’a pas de résonance, ce qui ne fonctionne pas. On a fait deux mois de répétitions, et pendant le tournage même, on a rediscuté le scénario. Certaines des idées de Marcello sont entrées dans le film. La version finale découle du dialogue qu’on a eu ensemble.

Comment avez-vous bâti le personnage de Simoncino ?
On a essayé de créer justement un personnage de méchant — parce qu'il en faut un, sinon ça ne fonctionne pas dans un film — qui ne soit pas plein de stéréotypes et de clichés. On a aussi beaucoup travaillé sur des silences, des soustractions, et on a essayé de créer un personnage qui construit toute sa vie sur une vision qui ne dépasse jamais les dix minutes.

Edoardo Pesce qui l’interprète a-t-il au naturel ce physique tellement impressionnant?
Il est allé à la gym, comme moi (rires). Et il a changé complètement son visage grâce à des prothèses. Dans la rue, il était impossible de le reconnaitre. D’ailleurs, on a beaucoup répété pour essayer de trouver ensemble le personnage parfait.

Il n’y avait pas de personne assez musclée en Italie pour jouer ce personnage ?

Non, non, en Italie on n’en a pas beaucoup (rires), parce que la plupart des acteurs sont des bourgeois (rires). Dans les années 60, on avait encore des acteurs qui venaient du monde populaire. Mais l’Italie a changé, ils viennent de la petite bourgeoisie.

Avez-vous envisagé de prendre un non-professionnel pour ce rôle ?
Ce n’aurait pas été une bonne idée. Parfois, quand on prend les personnes qui sont vraies pour jouer un rôle qui est le leur ou qui est proche d’elles, ça peut assez vite devenir faux. Et pour ce rôle j’imaginais un acteur assez délicat.

Quels liens vous faites entre vos films, et plus précisément entre Gomorra et celui-ci ?
C’est toujours une analyse des comportements, de la psychologie humaine et de ses contradictions. J’essaie de me concentrer sur des archétypes, des histoires qui peuvent être universelles. Et il y a toujours une dimension de conte : pour Gomorra, c’était aussi un conte noir, où l’enfance est violée. Cette dimension est présente dans tous mes films ; c’est une façon d’interpréter le monde et de l’amener dans une dimension différente, de le transfigurer.

Dogman est aussi un film sur un homme cherchant à exister…
Dès le début, il lutte pour sa survie. En cela, c’est presque un film darwinien.

Il y a un autre personnage qui “porte son vécu“ : c‘est le décor. Quelle est son importance ?
Dans tous mes films, le lieu est un personnage permettant de raconter l’âme du personnage, son monde intérieur. Il était important de trouver un lieu où la communauté est continuellement en contact ; mais aussi de voir comment cette communauté change de point de vue par rapport à Marcello. Cette communauté, en soi, est un autre personnage de l’histoire.

Il y avait aussi dès le début l’idée de revisiter, d’une manière moderne, une atmosphère de western, dans un lieu qui soit d’une certaine manière une frontière, où l’on ne voit pas l’horizon.

L’avez-vous choisi pendant l’écriture ?
Au fil des ans, le scénario a beaucoup changé : ça fait douze ans que la première version existe ; elle date d’avant Gomorra. Il a beaucoup changé parce que j’ai moi aussi changé. À un moment donné, on a même pensé le tourner au Mexique, voire à la frontière entre le Mexique et les États-Unis. Mais c’est une histoire universelle, qui peut être tournée dans n’importe quelle partie du monde. Là, on l’a tourné sur la côte napolitaine, dans le village où ont été tournés Gomorra et L’Embaumeur.

La mer est presque invisible : c’est une promesse et un but…
On la voit à la fin. Elle crée un espace sans frontière, un sentiment d’infini. Et quand Marcello reste seul — surtout dans la deuxième partie — quand il va faire de la plongée. En fait, la mer, on l’a imaginée au scénario comme une sorte de paradis, où il peut s’évader, en quelque sorte, de la réalité et vivre des moments de bonheur pur. Marcello Fonte au dû suivre tout un parcours de cours pour aller sous l’eau.

En quoi le scénario a-t-il changé et quelle est la conséquence sur le film ?
Ce qui me plaisait beaucoup dans l’histoire, et plus particulièrement dans le personnage de Marcello, c’était toutes les contradictions ; tout ce que ce personnage fait qui, en apparence, est complètement incompréhensible. C’est véritablement l’un des moteurs de l’histoire.

Derrière ce projet, il y avait Les Carnets du sous-sol. Dans ce texte de Dostoïevski, il y a cette histoire d’un officier russe qui heurte durant une promenade le personnage principal. Celui-ci est humilié et il commence à méditer sur comment il peut trouver le courage pour l’affronter. Il mène toute une réflexion sur ce qui lui manque — c’est-à-dire le courage et la force physique — et il imagine tout ce qu’il pourrait faire s’il avait le courage et la force physique de l’autre, ainsi que son intelligence et sa sensibilité propre…

Ce sont des choses qui reviennent de lectures faites il y a bien des années. Une autre lecture fondamentale est celle de René Girard, La Violence et le Sacré.

Sinon, on est toujours influencé par l’époque avec laquelle on vit : la violence, l’absence de valeurs, le fait d’accomplir ses intérêts personnels avant toute chose, le cynisme, l’hypocrisie… Mais cela fait partie de l’être humain, ces choses ont toujours été présentes.

Avez-vous envisagé au fil de l’écriture de laisser plus de place aux femmes, qui finalement restent à l’arrière-plan ?
C’était une écriture très masculine, à l’exception de la petite fille de Marcello qui est la lumière de cette histoire. Je me suis rendu compte ensuite que Marcello était un personnage très féminin : il a une délicatesse, une douceur, une sensibilité qui, par chance, a permis à une grande partie du public féminin d’entrer dans l’histoire et de vivre en empathie avec lui.

Pourquoi cette ellipse au moment où Marcello va en prison ?
Elle était importante afin que le spectateur voie sa peur en entrant en prison, et qu’il puisse ensuite imaginer ce que Marcello avait vécu — tout ce qui fait que son personnage change.

La lumière est très blanche, presque irréelle lors de son incarcération…

Marcello Fonte a une grande force : il arrive à jouer avec les yeux. Ça me ramène à mes maîtres — à Buster Keaton avant tout qui, pour moi, est un point de référence.

Quant j’ai commencé à travailler sur le caractère de Marcello, il était pour moi un Buster Keaton moderne. De là est venue la lumière blanche ; il n’y avait pas de préméditation.

Avez-vous d’autres maîtres de cinéma?
Un Français, Jean Vigo. C’est le premier pour moi. Je viens de la peinture, je pars de la réalité pour essayer ensuite de l’interpréter, pour la transformer. C’est pour ça que je dis de Vigo qu’il était un maître pour moi.

La mère de Simoncino est très ambiguë dans son rapport avec son fils. Est-elle représentative des mères de voyous de cette région ?
Dans le fait divers, la mère de la victime était une mère extrêmement combative, qui essayait par tous les moyens d’éloigner son fils de la drogue. Elle est encore vivante aujourd’hui et souffre. On l’a rencontrée et je lui ai expliqué, comme je vous l’ai dit, que je ne cherchais pas à reconstruire — parce qu’il y a beaucoup de versions différentes de la manière dont se sont déroulées les choses.

La version que le meurtrier a raconté (mais il n’y a pas de témoin), c’est qu’il l’a torturé pendant deux jours avant sa mort. Mais les médecins-légistes disent qu’il est mort tout de suite, et qu’il l’a torturé après. La maman du boxeur dit que le meurtrier n’habitait pas tout seul, qu’ils étaient une bande… Je dirai toujours que ce personnage-là, à la mère, que ce n’est pas son fils, mais un personnage qu’on a totalement réinventé.

La dimension de vengeance du film m’a un peu empêché de le tourner pendant des années : on a tellement vu au cinéma cette histoire de bon qui, d’un coup, devient méchant. Ici, c’est l’histoire d’un homme qui reste non-violent jusqu’à la fin. C’est une forme de violence d’auto-défense.

De plus en plus de cinéastes italiens tournent aux États-Unis. Seriez-vous prêt à franchir le pas ?
Lorsque j’ai eu l’idée du western, je me suis dit : « je vais aller dans des lieux qui rappellent directement le western ». Mais je me suis dit aussi : « pourquoi aller là-bas, si je les ai déjà en bas de chez moi ? » Après Gomorra, beaucoup de gens m’ont proposé d’aller travailler aux États-Unis. Quand on fait un film à succès, on vous propose d’aller là-bas pour faire le même film. Il faut une motivation très forte pour faire ça : à partir du moment où je peux continuer à tourner dans mon pays, à raconter les histoires que j’ai envie de raconter, je préfère rester à côté de mon fils.

Les États-Unis sont très fermés par rapport au cinéma non états-unien. Et très invasif dans tous les autres pays avec leur cinématographie. Je n’aime pas cette attitude : il n’y a pas de tentative pour faire connaître à leur public un cinéma qui n’a pas été fait par eux. En revanche, ils rentrent dans les pays de manière tellement envahissante que je n’ai pas envie de devenir leur complice en travaillant pour eux. Je préfère rester chez moi et faire un cinéma qui ne cherche pas à s’homologuer.

Un film comme Dogman aux États-Unis ne vaut pas grand-chose parce qu’il n’est pas en anglais. Et puisqu’il n’a pas été tourné en anglais, il ne sortira que dans quelques salles. D’une certaine manière, ils te poussent à tourner directement en anglais et à rentrer dans leurs codes.

Pourquoi conserver un titre anglais ?
Ça me semblait logique, étant donné que c’est une sorte de super-héros à l’envers.

Le prix d’interprétation reçu par Marcello Fonte à Cannes a-t-il eu une importance particulière ?
Oui, il aide un peu. Comme les choses ont changé, la valeur commerciale des films a diminué. Les gens vont beaucoup sur les plateformes digitales, et moins au cinéma pour voir des films. Un festival comme Cannes aide, mais mon film a une valeur beaucoup trop basse par rapport à la valeur qu’il devrait avoir — ou en tout cas par rapport à la valeur qu’il aurait eu il y a quelques années.

Pour quelqu’un qui, comme moi, vient de la peinture et croit aux images sur grand écran, se dire que seulement une petite partie du public le verra au cinéma, et que la majorité le verra à la télévision, sur un téléphone ou sur un ordinateur, eh bien c’est triste…

Avez-vous d’autres projets en cours ?
Oui, Pinocchio. En fait, j’ai fait Dogman parce que j’avais des problèmes avec les effets spéciaux de Pinocchio. Comme j’avais dix mois de libres, j’ai dit : « on va prendre ce scénario, et on va réchauffer Dogman ». C’est une version très classique, qui revient à l’origine, au vrai Pinocchio de Collodi. On le tourne un peu en Toscane, un peu dans le Latium et dans les Pouilles. La Toscane a beaucoup changé, depuis la fin du XIXe siècle. Maintenant, c’est un lieu de riches, plus du tout paysan. Aujourd’hui il y a des Anglais et des Américains. Le film sort en 2020, en même temps que le Disney…

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