Éric Judor et Julien Guetta : « le beau ne sort que d'accidents heureux »

Roulez jeunesse
De Julien Guetta (Fr, 1h24) avec Eric Judor, Laure Calamy...

Roulez jeunesse ! / Pour son premier long-métrage "Roulez jeunesse", Julien Guetta a osé demander à Éric Judor de changer de registre. Cela tombe bien : celui-ci voulait glisser vers un format plus dramatique. Rencontre en deux temps et à deux voix.

Votre film flirte avec la comédie italienne et la comédie à l’anglaise…
Julien Guetta :
C’était une des ambitions, clairement. Comme de choisir Éric, qui fait beaucoup de comédies, pour l’emmener vers quelque chose d’autre, de plus singulier, qu’on n’a pas forcément l’habitude de voir en France.

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J’ai une très grande admiration pour Éric. C’est un acteur très technique, quelqu’un de très professionnel qui gère la comédie — c’est hyper agréable quand on est réalisateur — et même le drame. Et il est aussi réalisateur…

D’où vient ce personnage d’Alex, l’adulte un peu enfant qu’il interprète ?
JG
: Je pense que j’étais comme ça quand j’ai commencé à écrire. Et que je n’aimais pas trop cette figure — c’est pour ça que je ne trouve pas le personnage complètement irresponsable non plus. C’est un bon gars maladroit, un mec trop gentil, qui sait quand même se démerder avec la vie. J’ai eu un fils pendant l’écriture du film, ça a modifié aussi mon point de vue.

Avez-vous profité des capacités d’improvisation d’Éric Judor ?
JG
: Mon idée était d’en profiter sans me faire dépasser par son personnage. Parfois, je me faisais plaisir : il est tellement drôle. Mais il en était conscient et me disait : « ne me fait pas aller trop loin, soyons vigilants, essayons d’aller ailleurs ».

À quel moment avez-vous eu la certitude qu’il incarnerait Alex ?
JG
: Ça s’est fait en plusieurs étapes. Au début je ne pensais pas à Éric, mais à d’autres quadragénaires français comme Romain Duris. J’aime beaucoup, hein, mais pour un premier film, ça manquait un peu d’originalité. Et un jour, je marchais en bas de chez moi place Clichy et je tombe sur Éric, je me retourne et me dis qu’il ne serait pas mal. On lui a envoyé le scénario et il a tout de suite aimé, on s’est appelé, on s’est rencontré. Vu qu’il était hyper occupé, il a fallu attendre qu’il soit dispo, mais le jour où on savait que c’était lui… Et d’ailleurs le voici qui arrive… le hasard…

Éric Judor en dehors de sa zone de confort

C’est le côté sérieux de ce personnage qui vous a séduit ?
Éric Judor :
Disons que j’allais sur un terrain complètement nouveau. Je connais plutôt bien celui de la comédie, je sais plutôt bien cacher mes émotions et jouer sur l’immédiat. Mais j’avais envie d’inconnu ; j’attendais un scénario qui m’amène doucement vers la comédie. Et celui de Julien était de la comédie qui se délite au fur et à mesure, qui dégénère par paliers en drame. Je n’aurais sûrement pas été capable d’y aller froidement. On y est allé doucement, en lâchant les mains comme quand on apprend à marcher.

Sans tout dévoiler, il y a une scène un peu costaud dont je n’ai pas l’habitude, où je montre quelque chose d’autre que la surface…

Comment arrive-t-on à se convaincre qu’on est capable d’un autre registre ?
EJ :
Nous les comédiens avons tous un petit diapason qui nous dit si l’on est juste, mauvais ou très mauvais. Et là j’avais l’impression d’être au diapason car j’ai très peu fabriqué. Pour le reste… eh bien il faut demander aux autres.

Pourtant, cela fait un certain temps que vous vous essayez à d’autres registres…
EJ :
Depuis Platane, j’essaye d’être dans la vraie vie. Moins absurde, jouer des situations plus réelles, détourner la comédie vers le réel. Ça m’apprend forcément à être vrai.

Mais c’est une chose d’être vrai, c’en est une autre de montrer son intimité. Et d’être très intime. Là j’ai montré des choses que je ne montrais qu’à ma famille jusqu’à présent. Et encore, pas à tous.

Et qu’avez-vous ressenti ?
EJ :
Oh, c’est un mini viol, hein (rires). Je ne comprends pas les acteurs et actrices qui vont à fond dans ce registre — à moins d’être extrêmement technique et de fabriquer de manière très performante au point que cela ne transparaisse pas, que ça paraisse très vrai et poignant. Moi, je ne sais pas faire ça. Si je dois y aller, j’y vais, et ça me perturbe pour longtemps. C’est une souffrance pour moi.

Cela vous gêne-t-il ?
EJ :
Ah non enfin j’ai l’impression de l’avoir fait, mais ça m’a mis dans un endroit un peu dégueulasse. C’est dur. Pour moi, aborder ce métier était jusqu’à présent toujours une joie, et j’y allais la fleur au fusil en chantant. Là, j’étais le Schtroumpf triste. Mais ça ne m’a pas vraiment surpris : les films qui m’ont touché, les séquences fortes que j’ai vues, je me dis que ces acteurs y ont laissé quelque chose. Pour avoir un petit peu effleuré ces moments-là dans Platane où j’ai des instants mélancoliques, je me suis dit qu’y aller à fond risquait de me perturber.

Qu’est ce qui fait que l’accident est aussi présent dans votre carrière ?
EJ :
Très bonne question ! Le beau ne sort que d’accidents heureux ! Et je pense que ce ne sont que les sorties de route qui nous font découvrir d’autres trucs. Je vous citerai Cars : il ne se retrouve que quand il sort de la route et qu’il va dans ce petit village d’Arizona (rires).

Je pense que l’accident est important, à beaucoup de points de vue. Pour se connaître, pour être face à l’épreuve. Pour se retrouver seul. Pour pleins de choses. Pour se reconstruire, changer de voie.

Le scénario donne l’impression d’avoir été écrit pour vous aujourd’hui, ce qui est un luxe et un privilège. Pensez-vous avoir été particulièrement chanceux dans votre carrière ?
EJ :
Euh… Ouais (rires). Sans hésiter, extrêmement. En vrai. Ça va être horrible ce que je vais raconter sur moi, mais ma mère m’a rappelé qu’une fois en rentrant de Roland-Garros, j’avais 14 ans, je lui avait dit que c’était fou que les gens à côté de moi dans le RER ne sachent même pas qu’ils étaient assis à côté d’Éric Judor ! Pour moi, c’était sûr que j’allais devenir quelqu’un, un tennisman — non mais whaou la grosse tête du gars, quoi, à 14 piges ! Sinon, j’ai eu énormément de chance et oui j’ai toujours fait ce que j’ai voulu. Même si des fois la carrière marchait moins bien, j’ai quand même fait tous les projets que j’ai voulu.

Et comment avez-vous vécu cette popularité ?
EJ :
Et d’une, je ne suis pas Mickael Jackson, et de deux on s’y fait. On apprend à vivre avec. Je vis bien avec depuis plus de vingt ans maintenant. Je ne suis pas malheureux quand je suis à l’étranger et que personne ne me connaît, je ne suis pas malheureux non plus quand je vais à Paris et que les gens me demandent des photos. Ça me fait plaisir. Ça fait partie de ma vie. Avicii vivait ça très mal ! Mais je ne suis pas à ce niveau là de notoriété. Je suis juste en dessous du radar, je pense. Je peux encore dire des conneries sans que ça parte dans des proportions énormes. Je le suis juste assez pour que les gens viennent avec des projets.

Cela peut en intéresser davantage puisque vous changez de registre …
EJ :
Merde… ça y est la carrière décolle ? (rires). Non mais je suis très curieux de voir ce qui va se passer avec ce film.

Bientôt une saison 3 pour Platane

Ce crédit que vous avez vous permet-il de faire un nouveau film en tant que réalisateur ?
EJ :
Là je suis en pleine écriture de la saison 3 de Platane, donc ça me prend beaucoup de temps et j’ai envie de faire un Late Show. Sur Canal.

Vous avez une garantie de liberté totale ?
EJ :
Bah oui c’est eux qui sont venus me chercher pour faire la saison 3 … Ils viennent me voir, ils savent le ton qu’il y aura. Il n’y a pas de tensions.

Comment faites-vous pour écrire ?
EJ :
Oh, Il n’y a pas de secret. On peut écrire sur des terrasses de café… Mais si on veut vraiment avancer, faut s’y mettre : dans un bureau, avec un ordi et avoir un rythme de travail régulier. Les idées ne tombent pas du ciel.

À quand un nouveau film avec Ramzy ?
EJ :
Déjà, il apparaît dans la saison 3. Et le Late Show c’est avec lui. C’est fou à quel point on est fusionnel. C’est horrible : j’ai un jumeau plus jeune. On se voit que dans le taf ; ce qui fait que quand on se voit, ça explose direct.

Au fait, pourquoi Roulez jeunesse sort-il le 25 juillet ?
EJ :
C’est mon anniversaire !

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