La Grande librairie

La Rentrée littéraire des auteurs Lyonnais / Fut-elle élargie à l'Auvergne, rarement l'on aura vu dans la région une rentrée littéraire d'une telle densité, et d'une telle variété. Sélection des romans immanquables signés par des régionaux de l'étape qui sont bien plus que cela.

Arthur Nesnidal – La Purge (Julliard)

C'est sans doute l'un des livres les plus singuliers de la rentrée, toute localisation et tout genre confondu, écrit par un jeune homme de 22 ans qui affirme bien haut ses convictions politiques autant que ses parti-pris littéraires, classiques mais audacieux, audacieux parce que classiques. À travers le récit d'une année passée en hypokhâgne, Nesnidal démonte la machine à broyer qu'est le système préparationnaire propre à former, et même à formater, une élite, « ces troufions de l'esprit » – à laquelle on reproche de n'être pas encore formatée. Face au prêt-à-penser, aux profs sadiques et monstrueux, au courbage d'échine généralisé, au mépris de classe aussi, le jeune auteur auvergnat, par ailleurs chroniqueur chez Siné Mensuel, dégaine un roman révolté qui transforme la lutte de la classe en lutte des classes à coups d'alexandrins et d'exigence lexicale. Si le style peu paraître, à tort, aristocratique, c'est avant tout parce que Nesnidal est un artisan forcené du mot juste, un inlassable et intarissable ouvrier du verbe, semblable à une version littéraire des compagnons du tour de France. Ou, dans son cas, du tour de force.


François Médéline – Tuer Jupiter (La Manufacture des Livres)

Poussé en cabinets politiques, dont il ressortira avec un certain dégoût, et nourri au James Ellroy d'Underworld USA et au David Peace de GB 84, François Médéline est auteur de polar. Tuer Jupiter n'en est pas tout à fait un, encore que, mais brise un tabou. Celui de raconter, entre élan dystopique et true fiction, l'assassinat d'un homme politique en place. Et pas n'importe lequel : le président de la République actuel. Le 2 décembre 2018, Emmanuel Macron entre au Panthéon. Il a été assassiné le 11 novembre, empoisonné par un chocolat. Un attentat revendiqué par Daesh mais dont les ramifications sont bien plus complexes. Et c'est, parfois non sans humour (les relations Brigitte/Manu, la figure de Gérard Collomb – « Gégé le tricard vengé par le destin ») et parfois de manière glaçante (la scène de l'embaumement du chef de l'État) que Médéline tisse une intrigue à rebours, remontant aux sources du complot mortel. Vif, haletant, culotté, jouissif, Tuer Jupiter qui multiplie les niveaux de discours (tweets, dépêche AFP) est aussi un roman sur les coulisses de la politique – que l'auteur connaît bien – telle qu'elle se pratique aujourd'hui, entre coups bas, barbouzeries et culte de la communication. RIP M. le président.


Yves Bichet, Trois enfants du tumulte (Mercure de France)

Il y a d'abord dans Les Enfants du tumulte cette information peu connue : c'est à Lyon que Mai 68 a connu un mort, et pas des moindres, le commissaire Lacroix. Un camion lui a foncé dessus le 24 mai sur l'un des ponts du Rhône. Qu'importe s'il sera prouvé ensuite que cet agent n'aurait pas dû être en service car en proie à des problèmes de santé auxquels il a en fait succombé. De Gaulle souffle sur les braises de ce drame et « Mai 68 fonce dans le mur » comme le constate l'écrivain. Plus que la désagrégation de cette révolution avortée, c'est à la confusion et la fragilité de ses protagonistes que Bichet consacre son dernier roman. Mila et Théo ne cessent de faire infuser leur liaison dans les luttes sociales de l'époque et s'y brûlent autant qu'ils ont la formidable audace de laisser leurs corps leur échapper – dans la baignoire suspendue et transparente d'une hôte momentanée ou dans une maison reculée des Terres froides. En changeant souvent de narrateur, en laissant ses personnages divaguer, Bichet brosse une génération perdue qui a au moins la vitalité d'avoir chercher à améliorer l'ordinaire, contrairement à Louis Pradel, bâtisseur et bétonneur de la ville, qui apparaît ici violemment rustre et prédateur avec les femmes.


Sophie Divry – Trois fois la fin du Monde (Noir sur Blanc)

Après avoir rejoué Emma Bovary dans un pavillon de la banlieue chambérienne (La Condition Pavillonnaire), tâté de la métafiction sur la difficile condition d'écrivain (Quand le diable sortit de la salle de bain), Sophie Divry livre avec Trois fois la fin du monde, un nouvel exercice de style en forme de néo-robinsonnade. Sauf qu'avec la romancière on est toujours au-delà du "simple" exercice de style. Ici, à travers l'aventure d'un ex-détenu rendu à la solitude absolue par une catastrophe nucléaire meurtrière, Sophie Divry questionne avec une certaine maestria nos fantasmes de solitude, notre impossibilité de les accomplir tout à fait et, en (demi-)creux, notre rapport viscéral à l'autre.


Carole Fives – Tenir jusqu'à l'aube (L'Arbalète / Gallimard)

Qu'est-ce qu'être une mère célibataire aujourd'hui, entre journées marathon, regard des autres, abandon général et peur du déclassement ? La réponse est sans doute dans le quatrième roman de Carole Fives dont la narratrice, loin de la superwoman des magazines, finit par s'autoriser, pour continuer de se sentir en vie, des escapades nocturnes quand son fils de deux ans est endormi. À l'image de La Chèvre de Monsieur Seguin, auquel Tenir jusqu'à l'aube doit son titre, certes, mais dont l'auteur livre une relecture féministe et délivrée de sa charge moralisatrice.


Philippe Fusaro – Nous étions beaux la nuit (La Fosse aux Ours)

Il est rare que les romans de Philippe Fusaro s'éloignent de l'Italie dont la famille de l'auteur est originaire. Dans Nous étions beaux la nuit, c'est même dans le cœur battant de Rome que plonge l'auteur de L'Italie, si j'y juis (2010). Et plus précisément au Piper club, lieu de nuit mythique des nuits romaines des années 70 qui vit passer les plus grands chanteurs italiens, David Bowie ou les Pink Floyd. Où l'on croise une ex-chanteuse italienne de l'époque, Betty Doll, son ex toujours éperdu Gianni et son premier soutien, Christophe (oui, le chanteur), sur fond de musique italienne empruntée au groupe WOW. Comme si l'on y était.


Pierre Raufast - Habemus Piratam (Alma éditeur)

Quand un spécialiste de la cyber-défense et romancier se pique de réunir ses deux activités principales, cela donne Habemus Piratam, l'histoire d'un abbé fatigué de ne recevoir en confession que des paroissiennes en proie à de bien superficiels péchés et qui reçoit un jour la visite d'un pirate informatique prétendant avoir enfreint les Dix commandements. Dix commandements que l'auteur détourne en infractions informatiques tirées d'anecdotes réelles autant qu'invraisemblable pour le péquin moyen (faux vol de la Joconde, appropriation de lieux en piratant les offices notariaux...). Édifiant.


Jacky Schwartzmann – Pension complète (Seuil)

Aussi éculé que soit ce terme, difficile de ne pas présenter Jacky Schwartzmann comme le trublion des lettres lyonnaises. Et ce n'est pas son quatrième roman, Pension complète, une comédie noire et policière – donc doublement noire – qui nous démentira. La rencontre dans un camping de la Ciotat d'un gigolo auto-exfiltré du Luxembourg après avoir volé une Rolex et d'un ancien Prix Goncourt cherchant à se reconnecter avec les vrais gens. Mais entre deux apéros les cadavres s'accumulent. Comme souvent chez Schwartzmann tout est dans le pitch mais aussi partout ailleurs.


Et aussi : Lilian Auzas – Anita (Hippocampe), voir Petit Bulletin n°928 ; Alain Garlan – L'attrait des Leurres (Hippocampe) ; Patrice Gain – Terres Fauves (Le Mot et le Reste) ; Emmanuelle Pagano – Serez-vous des nôtres (P.O.L.).

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