Jean-Pierre Kalfon, le chaînon marquant

Portrait / Point (hors du) commun entre la Nouvelle Vague, le cinéma de papa, la scène punk rock, le TNP, Brel, Coluche et le parolier de Bashung, Jean-Pierre Kalfon n'est pas un survivant, mais un super-vivant. À quatre-vingt balais, il se raconte dans une autobiographie — sans se la raconter. Rencontre.

Jean-Pierre Kalfon aime donner rendez-vous à La Piscine. Non qu’il ait des envies de longueurs matinales ou soit soluble dans la mode du Grand Bain : ladite Piscine est un bar du XVIIIe arrondissement se tenant à petit carreaux dans son quartier. Juste le temps de vérifier que son fournisseur régulier de mille-feuille livresques a bien reçu les exemplaires de son autobiographie fraîchement publiée (1), et JPK s’installe face à un café Père-Lachaise, « parce qu’il est allongé ». Moustache et barbiche fringante, look rocker chic — by Agnès b. —, le tout juste octogénaire savoure les calembours comme des douces-sœurs buccales. D’ailleurs, il ne se prive pas d’en parsemer son auto-récit autorisé et d’une redoutable sincérité :

prendre la plume, c’est se mettre à poil ».

Reconnaissant sur la page de garde les services d’un porte-mental pour mettre en ordre ses souvenirs, le méthodique Philippe Rège — « il m’a même appris des trucs sur des films que j’avais tournés ! » —, c’est bien lui, JPK, qui a “déformé“ (selon ses termes) l’ouvrage afin qu’il lui ressemble. Résultat : une explosion d’apostrophes au lecteur, d’apartés, de jeux de mots plus ou moins laids, d’expressions fleuries rappelant Audiard père ou le daron Dard, d’inclusions de textes de chansons pour rythmer une prose qui, décidément, aurait été trop sage pour rendre compte de son parcours.

Remarqué chez Marc’O

Sur sa petite enfance en temps de guerre chez les grands-parents, son adolescence turbulo-rebelle entre des parents aimants — et ô combien patients — ou ses hésitations de jeune godelureau tâtant (en tout bien tout honneur, mais ça ne durera pas) du dessin et de l’affiche avant de découvrir musique et théâtre, motus. Pas la peine de paraphraser le bouquin ; z’avez qu’à lâcher 21 euros. Ce qui est sûr, c’est qu’un beau jour, Jean-Pierre trouve ses marques et son salut sur les planches. Pas bien doué, il s’accroche, fait ses classes au cours Charles-Dullin, décline une offre du TNP pour aller jouer avec Planchon qui, dans un accès de *prescience* extraordinaire lui lancera : « tu n’y arriveras jamais comme acteur ; tu ferais mieux d’abandonner. » Punk avant même que le mot ou le concept n’existe dans les génitoires du tiroir-caisse de Malcolm McLaren, JPK poursuit et monte sa troupe. Bonne pioche : elle lui permet indirectement d’intégrer celle de Marc’O et de participer à la création d’une œuvre majeure de la contre-culture des sixties, Les Idoles (1966).

À la fois pièce, concert et réquisitoire contre l’industrie de formatage yéyé, ce happening rock no future embrase la scène avant d’être transposé au cinéma en 1968 avec ses interprètes originaux : JPK of course, mais aussi Bulle Ogier et Pierre Clémenti. Deux fidèles d’entre les fidèles : la première sera sa comparse chez Rivette (L’Amour fou) puis Schroeder (La Vallée) ; le second un frère d’âme trop tôt évanoui, terrassé par des voyages sans retour dans la drogue et une condamnation pour détention de stupéfiants (et pour l’exemple) en Italie.

Désormais estampillé alternatif, JPK va tourner comme un hélicoptère et devant toutes les caméras. Dans la foulée de Rivette, il fera presque le grand chelem Nouvelle Vague avec Godard, Chabrol, Truffaut, Varda (bah alors Rohmer ?), inspirera des personnages inquiétants à Verneuil, Granier-Deferre ou Yves Robert mais aussi aux Studios Disney (Condorman !), incarnera la BD de Manara Le Déclic (1986), sublimera du Boisset (Canicule) ou du Rochant (Total Western, Mafiosa) quand il ne joue pas les monarques pour la formidable Patricia Mazuy (Saint-Cyr). Sans oublier de sortir une galette de temps en temps (L’Amour à la gomme, écrit par Boris Bergman).

Comédien, chanteur, parolier et musicien, JPK s’essaye aussi à la réalisation avec Le Coup du singe (1977), un long-métrage en 16mm noir et blanc cosigné par Ode Bitton. L’argument de cet objet d'avant-garde rappelle celui de Paris qui dort de René Clair (1925) et anticipe Seuls Two de Éric et Ramzy ou Angel A de Besson puisqu’il se déroule dans un Paris abandonné, où un homme seul tente de trouver des traces de vie. Derrière le conte post-apocalyptique, une vision parabolique de l’enfermement et de la solitude du toxicomane. Présenté à Cannes en 1978, Le Coup du singe est depuis un film fantôme, dont JPK suppose que la fille de la coréalisatrice et productrice, Aure Atika, doit pouvoir localiser une copie. Et qu’il faudra en restaurer la bande-son, passablement détériorée — si jamais vous connaissez des cinémathèques, des festivals de cinéma de patrimoine, des CNC, des mécènes, faites signe à la rédaction qui transmettra.

Merci mesdames

Sûr que si cela se fait, JPK dira merci : la gratitude est dans son vocabulaire à chaque coin de phrase et dans son livre à chaque fin de page — aurait-il du retard à rattraper ? Tout le monde y reçoit son dû, à commencer par sa mère. Le sieur est respectueux des dames de sa vie : celles qui le bercèrent ou celles (beaucoup (beaucoup…)) plus nombreuses qui partagèrent sa couche, et parfois son assise. Même si certaines lui ont fait des misères, JPK n’est pas rancunier.

Il a toutefois la mémoire narquoise envers ceux qui se sont montrés indélicats à son endroit. Comme Lavilliers, gratifié du sobriquet de Musclor — « ça lui va bien, hein ? » — pour avoir enregistré à sa place (mais surtout en dépit d’une promesse) la chanson de la B.O. du film Rue Barbare (1983) de Gilles Béhat : « J'attends encore qu'il m'appelle pour qu'on fasse la séance en studio », ricane-t-il. Ou Lelouch, le copain des débuts mutuels dans des films tournés à l’arrache, parfois inédits ou détruits ; à cette époque d’avant Un homme et une femme et sa Palme où le jeune Claude était un faiseur de scopitones ignoré par le public — la critique, on n’en parle même pas. Depuis 1981, et malgré une filmographie longue comme un bras d’or, Lelouch n’a plus proposé de rôle à JPK. L’aura sulfureuse de ses années dope aurait-elle à ce point effrayé un cinéaste revendiquant d’être non-conventionnel ? Il faudrait peut-être revoir la définition de la convention…

Jadis accro à tout ce qui pouvait s’inhaler, s’injecter, se sniffer, s’ingérer, JPK s’est rangé des bagnoles depuis des caisses. En s'imposant une désintox homéopatho-tyrannique radicale qu’il détaille dans son bréviaire — avis aux camés masochistes, c’est page 217. Il confesse pourtant une addiction toute neuve datant de cet été pour un rhizome aux vertus tout sauf psychotropes : le gingembre. Une drôle de plante, ce gingembre : underground, un peu tordue, excitante, poivrée, qui s'accommode à toutes les cultures et se régénère d'elle-même… Ça ne vous rappelle personne ?

Tout va bien, M’man, Jean-Pierre Kalfon (Éditions Neige, L’Archipel)

Les Idoles, de Marc'O (DVD Choses Vues)


Repères

1938 : Naissance le 30 octobre à Paris
1957 : Première apparition au théâtre dans L’Autre île mis en scène par Jean Serry
1959 : Première apparition au cinéma dans Le Septième Jour de Saint-Malo de Paul Mesnier
1965 : Premier 45t, My Friend, mon ami
1978 : Première réalisation de long-métrage, Le Coup du singe
2018 : Autobiographie, Tout va bien, M’man

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