Tout Melville : L'Hexagone noir

Les Enfants terribles
De Jean-Pierre Melville (1949, Fr, 1h47) avec Nicole Stéphane, Edouard Dhermitte...

Rétrospective / L’Institut Lumière a débuté une rétrospective intégrale de l’œuvre trop brève du pape du film policier français, Jean-Pierre Melville. Chapeau bas !

Il n'y a pas de plus profonde singularité que celle de Jean-Pierre Melville (1917-1973) dans le cinéma français. Si ce n’est celle d’Alfred Hitchcock à Hollywood… Peut-être… À l’instar de son aîné britannique, le réalisateur français a imprimé une double marque dans le genre policier : en construisant sa silhouette entre mille reconnaissable (lunettes noires & Stetson), mais également en définissant un style de récit où l’action est aussi blanche que les peaux livides et les décors gris, douchés par la pâleur des lumières artificielles. Où les personnages épousent les marges, frayent avec l’ombre, côtoient l’interlope ; où le plomb du silence pèse sur des hommes confrontés à leur solitude, à leur destin et/ou à leurs démons intérieurs.

L’amuï américain

Cette “formule” trouvant sa quintessence dans Le Samouraï (1967), Melville l’obtient, en patient alchimiste, à force non d’ajouts mais de soustractions et d’épure — ne dit-on pas less is more outre-Manche ? Inspiré par le roman et le cinéma noirs américains, comme par ses années de la même teinte parmi la Résistance, le cinéaste se défait progressivement des tutelles comme des influences pour aboutir à un absolu, un cinéma melvillien nucléaire. Il s’affranchit du poids des adaptations, donc des mots des autres — Vercors pour Le Silence de la mer, Cocteau pour Les Enfants terribles, Beatrix Beck pour Léon Morin prêtre, Simenon pour L’Aîné des Ferchaux…— pour leur substituer ses histoires en images ; histoires où la seule parole utile s’avère, en définitive, celle que l’on donne pour la tenir. Le reste, n’est que du bavardage ou la promesse d’un danger : « c’est ce qui est le plus rare au monde, un homme capable de se taire. Le silence n’a jamais trahi personne », lâche d’ailleurs un personnage dans L’Aîné des Ferchaux (1962) — film encore “encombré“ d’une voix-off. Mais la phrase aurait pu être reprise à leur compte par les Résistants de L’Armée des ombres (1969) ou les casseurs du Cercle rouge (1972).

Jaloux de son indépendance, au point de tourner ses films dans ses propres studios Jenner, perfectionniste (on parlerait de control-freak aujourd’hui), Melville fut une exception et un jalon autant pour ses comédiens — Delon le reconnut comme l’un de ses trois maîtres avec René Clément et Luchino Visconti — que pour ses confrères, bien au-delà des océans. Il y a quelque ironie à se dire qu’un homme qui se rêvait sans doute (un peu) Américain ou Asiatique a signé une œuvre appréciée par Tarantino, Johnny To ou John Woo comme un parangon de culture française. On n’échappe pas si facilement aux frontières de l’Hexagone noir…

Rétrospective Jean-Pierre Melville
À l’Institut Lumière ​jusqu’au 14 juillet

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