Benoît Forgeard : « à force de laisser entrer les IA dans le quotidien, il va devenir de difficile de leur résister »

Yves
De Benoit Forgeard (2019, Fr, 1h47) avec William Lebghil, Doria Tillier...

Yves / Quand le cinéaste montre le frigo qui fait du rap, le spectateur peut rire mais aussi s’inquiéter. Benoît Forgeard grime en comédie ses inquiétude devant l’avénement des intelligences artificielles destinées aux consommateurs superficiels.

Après Gaz de France, vous continuez avec un scénario racontant une sorte de fin de monde…
Benoît Forgeard : Oui c’est vrai : c’est ça la définition d’apocalypse d’ailleurs : pas forcément la destruction de la planète, plutôt le début d’un nouveau monde.

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Comment Yves a-t-il germé dans votre esprit ?
Pendant plusieurs années, je faisais des pitchs de films imaginaires pour la revue So Film, et j’avais pour habitude de les écrire de façon assez poétique, sans trop me soucier de leur faisabilité. Là, j’étais allé à une conférence sur la domotique au Collège de France ; un spécialiste parlait des IA domestiques qui allaient arriver dans les maisons, notamment de la voiture automatique de demain qui lorsqu’elle percevra l’abaissement de vos paupières, prendra le contrôle du véhicule, se mettra sur le côté et appellera un proche (rires). Quand j’ai entendu ça, je me suis dit qu’il y avait une possibilité de faire une comédie : le potentiel burlesque est important dans cette idée que les IA prennent des initiatives.

Pourquoi un réfrigérateur ?
Déjà j’aime bien l’aspect un peu trivial du frigo : se faire concurrencer par une intelligence artificielle qui a l’allure d'un super ordinateur comme c’était le cas autrefois, ou virtuelle comme dans Her, passe encore, mais quand l’IA s’incarne dans un frigo, c’est plus rude : on est face à un objet dont on ne s’attend pas à ce qu’il soit un rival. Et le frigo, c’est plus ou moins anthropomorphe : dans la cuisine, il a une taille à peu près humaine, ça me paraissait assez intéressant à exploiter esthétiquement.

C’est lourd, encombrant… Et même si certains sont dotés de capacités, bien que sommaires, ils ont à voir avec des choses très fondamentales ; ils ne sont pas là pour être poète ou musicien. Leur fonction est archaïque : conserver la bouffe.

Avez-vous veillé au réalisme de votre frigo ?
D’un point de vue technologique ? Oui et non parce qu’en fait un objet comme Yves n’existe pas : c’est ce qu’on appelle une intelligence forte. Il est métaphorique d’une idéologie qui existe déjà : ces IA qui ne se contentent pas de dépanner ou de rendre service, mais qui analysent et sont prescriptrices ; qui vont vous recommander, donc tenter de vous réformer pour que vous deveniez un peu meilleur.

Ces principes sont déjà actifs quand on utilise Waze dans sa voiture. La fonction principale de Waze, c’est de vous recommander des trajets plus courts. À une autre échelle, sachant qui est Jérem, ce qu’il fait de sa vie, Yves établit un diagnostic considérant qu’il a telles carences et tente de l’aider.

Pourquoi avez-vous choisi le rap pour Jérem, et donc pour Yves ?
Je n’y ai pas pensé tout de suite mais je me suis rendu compte que le rap avait plusieurs atouts. D’abord, c’est la musique populaire d’aujourd’hui : en quelques années, elle a vraiment infiltré toute la variété ; donc Jérem fait naturellement du rap. Le rap me permettait aussi de faire des choses plus savoureuses dans les paroles, plus crues, d’aller assez loin : j’aimais bien qu’il y ait une forme de vulgarité. Il y avait aussi cette obsession de tous les rappeurs, majoritairement masculins, pour le phallus : ça les travaille beaucoup. Qu’un rappeur soit en rivalité avec un frigo pour une histoire d’amour, c’est comme s'il y avait une double peur de perdre sa position en tant qu’homme et en tant qu’humain.

Vous aviez pensé Jérem comme un idiot un peu ennuyeux ?
Non mais c’est vrai qu’il a un côté un peu comme ça. Je trouvais sympathique ce personnage un peu candide. Mais on parle d’un rappeur nul, alors qu’il est pas si mauvais. Seulement, on lui rabâche qu’il l’est et il est à des années-lumière d’Yves qui arrive chez lui pour le prendre en main.

Mais Jérem refuse d’être commercial, il se rêve pur. Et revendique pour son exil en banlieue la période berlinoise de Bowie...
Il ne l’est pas tant que ça : il ne serait pas contre l’idée d’avoir du succès, mais moralement, il a dû se trouver une posture en se disant que tant qu’il n’en a pas, il va feindre de ne pas en vouloir. C’est une stratégie. Quand à son exil, c’est un argument qu’il donne à son manager. C’est pas complètement crédible.

Comment William Lebghil a-t-il fait évoluer, nourri ce personnage ?
Les répétitions ont permis que des dialogues soient éliminés parce que je me suis aperçu qu’ils ne fonctionnaient pas. D’autres ont été trouvé parce que les répétitions sont quand même assez créatives : parfois je m’aperçois qu’un mot, une phrase lui convient, que ça lui sied donc c’est dans ce sens-là que le personnage évolue avec les répétitions.

Comment avez-vous choisi la voix du réfrigérateur ?
C’est ce qui a été le plus long. Pour les autres personnages je n’ai pas rencontré beaucoup de gens, mais pour la voix du frigo j’en ai écouté beaucoup pour en revenir finalement à la première : celle de quelqu’un avec qui j’avais déjà tourné, Antoine Gouy. Il fallait une voix qui puisse convenir aux différents moments du film. Antoine, qui en fait souvent, avait différents atouts pour faire la voix de Yves sur la totalité du film. Et comme il est en plus un bon camarade, il a été engagé.

Aviez-vous avez envisagé de doter la voix d’un timbre synthétique ?
Plus la voix était naturelle et mieux c’était : aujourd’hui les assistants tels que Siri ont eu une voix qui n’est pas celle d’un robot. Après, il y avait aussi cette idée, importante dans la mise en scène : je voulais que le réfrigérateur soit interprété en direct, c’est à dire qu’Antoine était dans une pièce à proximité et interagissait en direct. Ça avait l’atout essentiel que chaque prise soit différente, que je puisse diriger Yves comme les autres. Ça aurait été un enfer si l’on avait eu une voix pré-enregistrée — même pour l’équipe ça aurait d’un ennui épouvantable. Là, c’était amusant parce qu’Yves était différent. En plus, Antoine est un garçon très pointilleux donc il réclamait des prises. Ça donnait beaucoup de vie et de chaleur.

Pourquoi est-il censé avoir la voix de Victor Hugo ?
C’est typiquement une idée qui m’arrive et qui n’a pas véritablement d’explication. Ça m’amusait évidemment qu’on puisse choisir la voix de Victor Hugo dont on ne sait pas trop comment il parlait — enfin, peut-être qu’il y a des enregistrements ? Ce sont des choses que je pratique assez souvent, parce que j’aime bien être représentatif de l’époque, j’aime bien surtout qu’il y ai des sauts culturels importants : ça me parait très symptomatique de notre époque, cette sorte de relativisme culturel. On peut avoir Joey Starr, Victor Hugo…

Au fond, le film se ressent plus comme une comédie que comme une satire. Comment avez-vous équilibré les choses ?
La satire porte surtout sur le “positivisme“, c’est-à-dire la croyance dans le progrès et la technologie pour nous améliorer. Cela date de loin, mais c’est revenu au goût du jour avec la Silicon Valley, et le fait que les gens de Facebook ou d’Amazon réfléchissent au fait d’abolir la mort, comme ils le disent. Ils mettent énormément d’argent dans ce genre de chose.

Le principe du film c’est l’idéologie qui est derrière l’IA : cette idée d’essayer de réformer l’humain tel qu’il est, de le rendre meilleur — ce qui en soit n’est pas mauvais, je suis assez preneur. Une application comme Sleep vous aide à dormir, par exemple, mais elle va vous envoyer des notifications dans la journée pour vous dire que ce serait bien d’aller dormir (rires) On peut imaginer dans quelques années un miroir qui vous donnera des indications mais de façon assez fine, ludique. Depuis quelques temps, on constate que les algorithmes ont de meilleurs résultats que certains spécialistes dans les diagnostics médicaux. On a beau dire qu’on est contre les IA, le jour où l’intelligence artificielle sera partout, sous la forme d’un ordinateur ou d’une brosse à dents, ce sera difficile de ne pas l’écouter. À force de laisser entrer ces intelligences dans nos quotidiens, il va nous devenir de plus en plus difficile de leur résister : leur expertise devient assez consistante, assez crédible.

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