Maxime Giroux : « On n'a pas appris de nos erreurs, on répète l'Histoire »

Après "Felix & Meira", le réalisateur québécois Maxime Giroux signe une parabole sur la férocité cannibale de la société capitaliste, qui conduit l’Homme à exploiter son prochain. Entretien avec un cinéaste guère optimiste sur le devenir de notre monde…

Pourquoi le titre original, La Grande Noirceur, n’a-t-il pas survécu à sa traversée de l’Atlantique ?
Maxime Giroux
(rires) Il faudrait poser la question à mon distributeur. Quand je fais des films, j’aime bien qu’on laisse la liberté de les faire comme je veux. Alors, quand des distributeurs me demandent de changer le titre pour sortir dans un pays X, je dis oui (rires). Je pense que La Grande Noirceur était peu trop négatif ; et puis c’était surtout une référence à une époque au Québec qui ne parlait pas au public européen.

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Votre histoire est une uchronie située un territoire immense, indéfini (l’Ouest sauvage tel qu’on le fantasme). Ce double flou spatio-temporel, est-ce pour atteindre à l’universel, à la métaphore ?
Tout à fait. Mon but n’était pas de parler d’une époque, d’une situation ou d’une guerre précise, mais plutôt d’un système qui est inabordé à travers l’Histoire — qu’on pourrait appeler le système capitaliste ou d’un autre nom — qui est basé sur la violence, le pouvoir. Comment le début de l’écriture a correspondu à l’élection de Trump, il fallait faire un film qui ne parlait pas directement d’aujourd’hui ; plutôt du fait qu’on répétait l’Histoire, comme si on n’avait pas compris et que l’on n'apprenait pas de nos erreurs.

C’est pour cela que le film est un peu fataliste et commence sur le discours de Chaplin dans Le Dictateur. Écrit il y a 80 ans, il parle de thèmes graves, de pouvoir, de violence, du système capitalisme — en fait, tous les dangers qui mènent non seulement à la violence, mais aussi à la perte de notre planète. On sait tous qu’on est en train de la détruire, mais on n’est incapable de faire quoi que soit pour la sauver.

Il y a des échos au propos de Ken Loach, notamment à son nouveau film Sorry we missed you qui montre que le système trouve sans cesse de nouveaux moyens pour exploiter les plus misérables…
Je ne l’ai pas vu, mais je sais de quoi il s’agit. Et je sais aussi que la fameuse “économie de partage“ est une économie de violence. À chaque fois, le système trouve de nouvelles façons de nous avoir, de se rendre encore plus sexy pour qu’on nous faire tomber à pieds joints. On ne peut même plus se révolter contre les patrons : qui sont les patrons ? Pas les gens “en-haut“, mais des gens comme nous qui investissons en bourse, qui mettons de plus en plus d’argent dans les banques pour créer des intérêts… Moi-même qui ai réalisé 300 pubs dans ma vie, je suis d’une certaine façon un complice. D’ailleurs, le cinéma aussi est un système économique très puissant, qui l’a toujours été. Mais quand j’essaie de faire mon cinéma, je suis comme le personnage de Philippe qui se débat dans la boue.

N’y a-t-il pas dans la relation entre le trafiquant de chair humaine (joué par Romain Duris) et le personnage de Philippe quelque chose qui s’apparente à celle que vous entretenez avec votre interprète fétiche Martin Dubreuil — à la différence qu’il est, bien sûr, consentant ?
Je ne l’avais vu comme ça, mais oui. Sur le plateau, c’est un peu une pièce de théâtre. La mise en scène consiste à manipuler tous ces gens présents (techniciens, comédiens) pour arriver à manipuler le spectateur avec des émotions. Tous les plus grands cinéastes sont de grands manipulateurs. Malheureusement, je ne suis pas le meilleur des manipulateurs (rires) ; disons un moyen manipulateur.

En tout cas, tous les personnages dans le film, c’est moi. C’est assez bizarre parce qu’il s’agit de mon film le plus personnel alors qu’il me semble froid, d’une certaine façon. Pourtant, on est touché parce que c’est un film qui emprisonne, qui causer un malaise dans la salle de cinéma — il n’est fait pour le petit écran. Le spectateur doit se sentir prisonnier comme Philippe, il doit tourner en rond pour essayer de s’en sortir, sans en être capable.

Déserteur du titre, Philippe est-il un lâche ou un héros ?
Philippe fait ce qu’il faut. Longtemps je n’ai pas respecté ceux qui allaient défendre leur pays en guerre. En vieillissant, je me suis rendu compte que personne ne voulait aller à la guerre ; les gens là font ce qu’ils peuvent. L’éducation de certains faisait de l’armée une sorte de passage obligé ; d’autres avaient une chance de s’en sortir en s’engageant… Eux aussi étaient des victimes du système.

On est tous lâche et courageux. Malheureusement je ne pense pas que ce soit le courage fera en sorte que le monde aille mieux. La seule façon, c’est que le système soit détruit au complet, que quelques chose de gigantesque arrive et qu’on recommence à zéro. Parce que l’humain n’est pas capable de l’arrêter.

Dans le film, j’ai glissé plein de petits éléments qui l’évoquent, comme les gueules cassées, les mains défigurés… Je n’avais pas envie d’avoir un film très concret, plutôt mystérieux, de revenir à un cinéma qu’on voit de moins en moins, je le revendique, je serai le seul à fair une cinéma comme ça. On est beaucoup dans les storytelling netflixé aujourd’hui : tout est facile à comprendre, raconté par des dialogues, souligné — parfois très efficace. J’avais envie de revenir à un cinéma plus dans le mystère. Pour moi, il n’y a aucun mystère à la télévision, mais au cinéma tout résonne dans le mystère. J’ai essayé de jouer avec le mystère.

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