Quand les plateaux deviennent chaînes d'info

Olivier Masson doit-il mourir ?

Célestins, théâtre de Lyon

ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement

Théâtre / Cette saison, les artistes s'attachent à malaxer (au mieux) ou à commenter (au pire) l'actualité immédiate. Cette lame de fond du théâtre contemporain se vérifiera tout au long des prochains mois dans les salles et sera ponctuée par l'indispensable festival Sens interdits qui accueille l’immense Milo Rau.

Dans quelques mois, sur les scènes de théâtre, peut-être sera-t-il question du rapport à sens unique de l'IGPN sur la mort de Steve Maia Caniço et alors ce fait sociétal et politique deviendra œuvre de théâtre. Et si le militant antifa Antonin Bernanos, qui a écopé de quatre mois supplémentaire de détention provisoire au cœur de l'été, avait bientôt un avatar scénique ?

à lire aussi : Hasta siempre Sens Interdits !

Si le théâtre a toujours épongé et transformé les soubresauts du monde, force est de constater qu'il le fait de plus en plus immédiatement et frontalement. Cette saison vont débouler sur les plateaux de Lyon et de la métropole des récits récents ayant fait la Une des médias ces derniers mois. Parfois en les devançant et les fictionnant de façon uchronique : c’est le cas de Olivier Masson doit-il mourir ? (aux Célestins en janvier, et à La Mouche en mars), une variation sur l’affaire Vincent Lambert qui a connu son épilogue cet été. Le jeune auteur et metteur en scène François Hien traite le procès de l’aide-soignant où se confrontent la mère et l’épouse du défunt. Cette pièce s’annonce ultra documentée « en voulant amener les spectateurs au cœur des questions de notre temps », mais peut-être avec le bémol que comportait déjà son travail sur la crèche Baby-loup (La Crèche, à Vaulx-en-Velin en novembre, au Point du Jour en avril) de ne pas donner réellement son point de vue sur le sujet et de l’ouvrir à tous les vents.

L’Affaire Tarnac sera également le sujet d’une création d’une jeune compagnie rhônalpine avec Taïga (au NTH8 en novembre, à Saint-Fons en décembre) où Sébastien Valignat revient avec force et documenté sur cette effarante arrestation, en 2008, de 150 personnes, dont Julien Coupat, qui se conclura dix ans plus tard par la relaxe quasi générale. Sous-titré « comédie du réel », ce travail sera peut-être dans la lignée de Quatorze qui a obtenu le prix Celest’1 du public en juin : un documentaire qui s'octroie des séquences de comédie.

à lire aussi : Le théâtre est-il encore politique ?

De façon chorale, Philippe Mangenot adapte lui le texte ambitieux et millimétré de Gwendoline Soublin, Pig boy 1986-2358 (au Théâtre de la Renaissance en mai) évoquant le suicide des agriculteurs. À Avignon cet été, avec seulement des pupitres, déjà s’entendait cette complexité de langue qui plonge même dans la tête d’une truie qui refuse de donner naissance à des humains. À noter que On dit que Josepha, délicate approche d’une jeunesse en proie à l’ennui sera reprise en décembre à l'ENSATT dans le cadre de la programmation hors les murs des Clochards Célestes (qui signent une programmation foisonnante, riche et très prometteuse). La pièce avait été créée au festival En actes désormais hébergé au NTH8.

Hier, demain

L’ère post-Fukushima (La Centrale en chaleur par Guillaume Bailliart, au NTH8 en mai), l’immédiat après-Bataclan (le récit poignant d’Antoine Leiris, Vous n’aurez pas ma haine par Raphaël Personnaz au Théâtre de Vienne en décembre), l'affaire Wikileaks (reprise de Pale Blue Dot par Étienne Gaudillière au Point du Jour, en mai) seront aussi sur les planches. De même que la compagnie du très malin Hugues Duchêne – que les Clochards Célestes avaient invité bien avant son triomphe dans le Off d’Avignon 2018 – revient au Théâtre de la Renaissance (en mars) avec Je m’en vais mais l’État demeure, pièce ultra fluide, chronique d’une année électorale (2016/17), judiciaire (2018/19)… Dix-huit mois après sa vision qui nous avait séduite, reste aujourd’hui le sentiment d’un numéro et d’un pamphlet politique qui sert plus ses auteurs que la politique elle-même sans nier pour autant la sincérité du propos et la virtuosité de sa restitution. Car si tout le théâtre est truffé de politique, où se situe encore le théâtre politique ? Dans son ouvrage Contre le théâtre politique (La Fabrique) déjà réédité (une rareté dans le milieu du théâtre !), l’universitaire Olivier Neveux analysait ce printemps avec profondeur et rectitude et alertait de la perte de sens des travaux de certains (Chiens de Navarre…) qui se contentent de parfaire le dessin de la réalité et se dispensent de penser. Tout aussi bourgeois et chic que soit Le Retour à Reims (aux Célestins en janvier) de Thomas Ostermeier, surtout quand il fut présenté à l’Espace Cardin sur les Champs-Elysées, c’est là que l'on trouvait l’adresse sans concession d'un soutien aux Gilets jaunes, pas entendu dans le théâtre français… Étrange époque, paradoxale.

Ici, là-bas

Mais qui mieux aujourd’hui que Milo Rau pour faire théâtre de l’actualité et des maux du monde ? Le directeur du théâtre de Gand est l’invité majeur du festival biennale Sens Interdits qui, du 16 au 27 octobre, créera une fois de plus l’événement par sa programmation exigeante avec des artistes venus du Mexique, du Rwanda, du Kosovo, de Russie (ah Tatiana Frolova !) et donc le Suisse pour son Oreste à Mossoul, où acteurs irakiens et belges évoquent le pardon et la vengeance. Avec la propagande rwandaise audio (Hate radio, présenté à Sens interdits 2015), l’Affaire Dutroux (Five easy pieces) ou un crime homosexuel (La Reprise), Milo Rau avait fait preuve d’une sidérante capacité à dépasser son sujet, l’universaliser et le transformer en théâtre. Que ferait-il d’une nuit tragique de fête de la musique à Nantes ?

https://youtu.be/yddeWmUkaFk

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