Antoine Russbach : « L'espace cinématographique nous renvoie à nos responsabilités collectives »

Ceux qui travaillent
De Antoine Russbach (2019, Sui/Be, 1h42) avec Olivier Gourmet, Adèle Bochatay...

3 questions à... / Antoine Russbach signe avec "Ceux qui travaillent" (présenté à Avignon et Gérardmer) l’un des premiers films francophones les plus percutants de l’année, où il expose en pleine lumière les coulisses du système capitaliste. À voir pour dessiller les consommateurs !

Quel est le point de départ de ce film ?
Antoine Russbach
: Au départ, ce film s’inscrivait dans un projet plus vaste, beaucoup trop compliqué et trop cher pour un premier film : Ceux qui travaillent, ceux qui combattent et ceux qui prient, reprenant l’ordre de la société médiévale — ceux qui travaillent étant le tiers-état, les paysans ; ceux qui combattent, la noblesse et puis ceux qui prient le clergé s’occupant de notre âme. Je l’ai scindé en trois et donc ce film se pose la question de qui, aujourd’hui, nous nourrit. Je suis parti de la chaîne de distribution logistique de biens, la manière que l’on a de consommer aujourd’hui. La particularité, c’est que ça parle du travail dans sa finalité avec un personnage d’une classe sociale élevée qui représente le modèle de réussite que l’on peut avoir naïvement dans notre société et qui contient quelque chose de défaillant.

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ll serait clairement coupable

Toutes les décisions que prend votre personnage semblent répondre à une logique pragmatique — même si elles peuvent paraître absurdes, voire inhumaines. Y a-t-il chez lui quelque chose qui tient de l’imprégnation calviniste ?
C’est bien possible ! Souvent, dans le cinéma social, on nous dit que tout le monde est victime uniquement du contexte social ou que les méchants capitalistes incarnent le mal. Ici, l’idée était d’aller vers ce personnage en costume-cravate que j’ai déjà croisé dans la rue mille fois à Genève et que j’avais tendance, en tant qu’artiste, à incriminer par principe. En fait, notre destin est lié : on vit dans le même monde. Et le cinéma est une manière d’aller vers l’inconnu, vers celui qu’on ne connaît pas, comprendre ce personnage, de ne pas lui faire un procès a priori. Qu’est-ce qui l’a poussé à devenir qui il est ? Il a quelque chose de profondément pragmatique, il sait que son travail sert à quelque chose dans la société. Après, effectivement, il est dans une espèce d’efficacité, dans une logique protestante, et aussi très paysanne. La Suisse a été un pays très paysan jusqu’à la Seconde Guerre mondiale et qui s’est enrichi très rapidement ; nos valeurs reflètent cet esprit très pragmatique qui est celui du personnage.

Il ne serait pas condamnable ?
ll serait clairement coupable, jugé devant un tribunal. Mais ce qui est intéressant avec la fiction c’est qu’on n'est pas obligé de désigner des coupables, on peut prendre le temps de regarder et de comprendre sans donner une sanction. La fiction est un espace hyper intéressant parce qu’on n’est pas dans le journalisme : les gens ne viennent pas voir un film pour avoir des informations, ni pour une vérité académique, mais pour une vérité dramatique : comprendre comment les émotions s’enchainent, comment le monde réagit aux choses, et les rapports évoluent. Si on lisait un article sur ce qu’a fait cet homme, on serait horrifié — à juste titre. Mais l’espace cinématographique ouvre plein de portes différentes et nous renvoie à nos responsabilités collectives. C’est un endroit où l’on peut comprendre et c’est comme ça que je l’aborde.

Frankenstein

Il y a une noirceur évidente qui se dégage du personnage ; pourtant son nom renvoie des valeurs opposées : Frank Blanchet… A-t-il été choisi à dessein ou de manière inconsciente ?
Blanc, je ne sais pas pourquoi. Mais j’aimais bien le côté un peu faible de la fin du nom “Blanchet”. Et Frank c’est une référence au monstre de Frankenstein dont on voit à un moment donné une statue à Genève, parce que le roman fut écrit à Genève. Il est un peu la créature que l’on a fabriquée pour qu’elle fasse les choses que l’on ne veut pas faire, c’est un Golem. Ça nous met nous dans une position très confortable de pouvoir le pointer du doigt et dire que c’est de sa faute alors qu’en fait, le monstre a bien été créé par quelqu’un.

Tout n’est-il pas lié au fait que son métier est entièrement dématérialisé — il gère des marchandises et des gens virtuels ? Sans contact humain, il est dépourvu d’empathie…
Oui, tout à fait. Je trouvais aussi hyper intéressant le parallélisme entre la virtualité de son travail et la virtualité de notre rapport à la consommation : l’étalage du supermarché est comme une espèce de paravent derrière lequel on ne voit pas ce qu’il se passe — souvent, on n’a pas envie de voir. J’ai discuté avec un homme qui faisait ce travail à Genève.

C’était drôle de voir que les bateaux du monde entier sont gérés dans un pays où il n’y a pas de mer. Il m’a dit qu’il n’avait passé qu’une demi-journée sur un bateau, mais il les gérait toute la journée. Ce rapport au virtuel, au boulot, m’avait beaucoup impressionné ; je le trouvais très pertinent dans le monde actuel.

Quant à l’absence d’empathie, elle n’est pas forcément liée à la virtualité.

Connaissiez-vous ce monde ?
Non, mais je trouvais que c’était une arène géniale pour parler de consommation, donc j’ai fait des rencontres. Cette histoire du crime m’a été racontée par quelqu’un qui était à deux doigts de le faire et qui ne l’a pas fait. L’histoire nous a beaucoup marqués, mon coscénariste Emmanuel Marre et moi. J’espère que des histoires comme ça n’arrivent pas à chaque fois, mais on ne le saura jamais : c’est un milieu très secret.

Allez-vous tourner le deuxième volet ?
Alors, j’ai commencé à l’écrire avec un autre scénariste, parce qu’Emmanuel Marre, mon coscénariste, est en train de réaliser son premier long-métrage, et le dernier Ceux qui prient sera très certainement écrit aussi avec Emmanuel. Mais on verra, c’est en cours…

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