Olivier Paquet Science humaine

Des machines et des hommes

Hippodrome de Parilly

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Portrait / Avec son huitième roman, "Les Machines Fantômes", l'auteur de science-fiction Olivier Paquet s'affronte à une vieille marotte tout en sortant du pré-carré purement SF. Livrant une étude approfondie et prospective du rapport de notre société aux Intelligences Artificielles, en forme de page-turner ultime.

[Edit-Fête du Livre] « Plus que de la SF ». Voilà, éculé jusqu'à l'os, le slogan tarte à la crème brandi par le critique paresseux pour qualifier le roman d'un auteur de "blanche" flirtant de près ou de loin avec ce sous-genre devenu mainstream. Mais si l'expression fonctionne comme libellé d'une institution telle que le FC Barcelone ("Mas que un club", plastronne-t-on en Catalogne), on aurait tendance à dire ici, tel Coluche et sa lessive qui lave plus blanc que blanc : "moins que de la SF", on voit à peu près ce que c'est, "plus que de la SF" on touche à l'ésotérique.

La chose fait doucement rire l'auteur lyonnais de science-fiction Olivier Paquet qui vient pourtant de publier avec Les Machines Fantômes son livre le plus réaliste et, oserait-on dire, le moins SF. Pour lui, ce tic journalistique est une manière de ménager le lecteur, « de dire que ouf !, ça ne va pas être trop effrayant, un slogan facile. Le critique, s'il n'a pas lu de SF, va trouver ça exotique et ça lui suffit. Mais c'est difficile de lire de la SF, il faut accepter d'entrer dans un monde qu'on ne comprend pas a priori. Le problème c'est que certains auteurs de blanche s'attaquant au genre ne prennent pas au sérieux le monde qu'ils donnent à voir et à force de l'expliquer en oublient d'écrire un roman. Rares sont les auteurs qui ont cette culture-là, Tristan Garcia en fait partie. » C'est d'ailleurs l'auteur de l'époustouflant Âmes qui a postfacé Les Machines Fantômes, techno-thriller sur les Intelligences Artificielles digne des meilleurs Dantec.

La science-fiction, Olivier Paquet est, lui, très tôt tombé dedans, y trouvant l'exutoire d'une fascination pour l'espace en général et la série animée japonaise Albator en particulier : « quand on m'a offert Fahrenheit 451, ç'a été une révélation. Je ne voulais plus lire que des choses comme ça. Bradbury a été ma porte d'entrée dans ce monde ». Il délaissera pourtant ce premier amour lorsqu'il entre à Sciences Po où il rédige une thèse sur la Tchécoslovaquie de l'entre-deux-guerres et les minorités, séduit qu'il est par la figure de Thomas Masaryk, premier président de ce pays recomposé, « une sorte de roi-philosophe moderne », rigole-t-il. Mais l'auteur trouve aussi dans l'étude de la Tchécoslovaquie d'hier une manière de parler en creux d'ici et maintenant :

la question des minorités était importante à l'époque de ma thèse, dans les années 1990. Et l'est toujours. Pour moi étudier la Tchécoslovaquie c'était un peu étudier la France. Or j'aime utiliser les détours pour parler des choses, quand j'écris de la science-fiction, je fais la même chose.

Car, après un autre détour, par la littérature française et japonaise contemporaine, il finit par revenir à la SF, scellant son entrée en littérature avec l'éditeur Jacques Chambon, sur la foi d'une passion commune pour... Flaubert. Mais quand Chambon meurt d'une crise cardiaque après la publication de Structura Maxima, plusieurs années passent avant qu'Olivier Paquet ne retrouve un éditeur digne de ce nom : « être publié à tout prix n'a pas grand sens. Ce qui m'intéresse en premier lieu c'est la relation avec l'éditeur, son regard, la manière dont il va me faire grandir. Ces éditeurs-là sont rares ». Avec L'Atalante, l'auteur trouve une maison et peut se relancer : « après toutes ces années, j'avais du matériel et une grosse envie qui me permettait de publier tous les ans. »

Écrivain scripturant

De fait, cet "écrivain scripturant" – qui découvre ses livres en les écrivant – a toujours un ou deux manuscrits d'avance, fruits d'une production intense qui fait feu de tout bois : « une réflexion, l'écoute d'une chanson, une atmosphère qui me fait visualiser une scène. C'est en écrivant que je vois les thématiques apparaître, se reconnecter. Le texte répond aux questions que je me pose et je suis de plus en plus attentif à ce qu'il génère. Là où j'ai le plus de plaisir c'est quand j'ai la sensation que le texte est plus intelligent que moi. »

Un processus inconscient qui a également fonctionné sur Les Machines Fantômes, en dépit d'une structure moins linéaire que ses précédents romans. Ce tour de force narratif explique les deux ans de travail requis, dont une bonne partie de documentation. Avec ce roman remarquable d'érudition, d'audace formelle, de réalisme, de suspense, brillant par l'acuité du regard porté sur la société, l'auteur s'attaque à un sujet, les Intelligences Artificielles, autour duquel il a souvent gravité comme on tourne autour d'un pot aux allures d'Everest : « ce que je voulais, c'était montrer les IA comme quelque chose de commun, d'intime, de présent dans nos vies contemporaines. Mais sans leur donner le langage, comme le Hal de 2001, cette super conscience. C'est pour cela que j'utilise le terme de machine, "Intelligence" a quelque chose de très éthéré, les machines en revanche, c'est très concret. Elles sont fantômes parce que bien souvent on ne les voit pas, caméras de surveillance, téléphone, algorithmes, elles sont là sans être là, elles nous frôlent ».

La fin des grands récits

Avec une intrigue qui prend place dans les années 2030, et confronte quatre personnages à la volonté d'IA de faire société, Olivier Paquet fait dans la prospective sans aucune prétention prophétique, lui préférant la modestie d'une posture sociologique à hauteur d'humain sans doute héritée de Sciences Po :

j'essaie d'analyser le présent, parce que lorsqu'on parle d'avenir, on porte souvent des œillères. Parfois ça marche mais il faut être extrêmement prudent. Je suis né dans les années 1970, j'ai connu le monde sans réseaux sociaux et la vision que j'en ai est forcément différente de celle des jeunes qui n'ont rien connu d'autre.

Pour l'auteur à la conscience politique aiguisée, Les Machines Fantômes est un livre sur l'impossibilité du libre arbitre face au poids d'un déterminisme social auquel nous sommes aveugles, une manière aussi de réponse à la fin des grands récits :

« Je constate qu'on a du mal à accepter la complexité du monde. On a des tas de petites idées un peu partout mais on n'arrive pas à en faire un système. Quand on parle d'écologie tout ce que l'on peut promettre c'est que les générations suivantes ne vivront pas dans un environnement pire que celui que l'on a connu. On est loin du grand récit communiste qui disait : « vous souffrez aujourd'hui mais un jour ce sera le Paradis ». C'est dur. Notre désarroi est réel, concret, lucide. Ces intelligences sont une manière de nous aider parce que nous humains n'arrivons pas à maîtriser cette complexité. Or c'est le rôle des machines de traiter ce qui est trop complexe pour l'homme. Si on arrivait à les lâcher sans biais humain, peut-être nous offriraient-elles un autre regard. Ce qui nous manque c'est de sortir de nos habitudes, il nous manque les données. C'est ce que propose la SF parce que concrètement les extra-terrestres ne vont pas venir nous sauver. »

Olivier Paquet de nous livrer par là une possible définition de la SF et de sa raison sociale : refonder notre capacité à nous projeter à nouveau dans les grands récits. Et à nourrir un espoir lucide. Ni plus, ni moins.

Olivier Paquet, Les Machines Fantômes (L'Atalante)

Des machines et des hommes - Dialogue d'auteurs avec Ugo Bienvenu

A l'Hippodrome de Parilly - Salle des Balances le samedi 15 février à 14h

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