Patrick Penot, le laboureur

Portrait / Parler avec Patrick Penot, c'est évoquer le théâtre mais plus encore l'ailleurs, la résistance et une forme de joie, soit ce qui constitue la matrice du festival Sens Interdits qui fête ses dix ans et qu'il a fondé avec force et évidence.

À peine arrivé au rendez-vous, il nous fait part de ce pépin de dernière minute : la troupe kosovare du spectacle Peer Gynt était affrétée sur une compagnie aérienne qui vient de faire faillite. Plus de billets, tout à racheter au prix fort. Dans son festival à l'équilibre financier fragile, il est pourtant hors de question de renoncer à la parole de ces artistes qui seront bien sur le plateau des Ateliers durant le festival Sens Interdits. Il est important que cette troupe soit présente, et que « ceux qui n'en ont pas les codes puisse y entrer » dit-il tant la parole qui s'y distille depuis six éditions est différente de ce qui s'entend habituellement dans ces enceintes.

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Rien ne prédisposait Patrick Penot à pousser les portes d'un théâtre. Né dans le Berry, à une date qui lui va à ravir, le 1er avril des blagues affectueusement collées au dos, il part à 4 ans avec son père percepteur des impôts et sa mère, qui élèvera quatre enfants, dans un village du Puy-de-Dôme, à Saint-Anthème, puis à Chazelles-sur-Lyon.

Viré de l'école publique car il cachait des grenouilles, tritons ou hannetons dans ses poches, il sera interne dans la commune voisine de Montbrison : « une époque très heureuse, c'était la vie en collectivité ; on apprenait à survivre » dit-il avec le sens du paradoxe. Car, face à la dureté, Patrick Penot a une arme : les facéties de ceux qui se décalent toujours d'un pas pour tracer leur chemin. Avec ce pied dans la Loire, il découvre Jean Dasté en se rendant tous les jeudis à la Comédie de Saint-Étienne, mais surtout il lit (Cendrars puis Céline) et rêve de devenir peintre, d'intégrer l'École Boule. Il entre à celle du Trésor, sur incitation du père, et se donne deux ans pour construire son atelier.

Mais la fonction publique le happe : il doit une décennie de services à l’État et il est en incapacité de rembourser les salaires des onze mois déjà effectués. « Je suis resté dix ans et je suis parti dès que j'ai pu ! ». Mais de cet apprentissage à Nantes, il dit être très content car « c'est là, à l'agence comptable des Affaires étrangères, que j'ai découvert les instituts français dont j'ignorais tout. »

Avec femme et enfant, il demande à partir en pays hispanisant puisqu'il a appris l'espagnol au lycée. Il sera nommé à Téhéran puis Kaboul où ses meubles sont à peine partis qu'ils reviennent. En 1979, le retour de l'imam Khomeini et l'attaque soviétique rendent ces deux capitales infréquentables. Début janvier 1980, il est envoyé à Varsovie comme gestionnaire des Instituts Français de Pologne qui en comptait trois : « immédiatement j'ai eu l'impression d'être chez moi ».

Ce pays « avait bizarrement toujours croisé ma vie par une voisine polonaise, une église pas loin, les mineurs de la Loire dont mon père payait les retraites et un livre, lu précédemment, L’Éléphant de Mrozek, d'une drôlerie... il y a tout l'esprit polonais qui, par allusions, détruit tout ce que le régime essaye de construire ».

« Tout le monde avait peur en RDA, ajoute-t-il. Quand on passait par la route, on se sentait craintif, peureux, c'était le monde du silence, de la suspicion, de la brutalité. En Pologne il y avait un côté "latin". Je suis arrivé un 7 février avec 40 cm de neige dans une bagnole sans chauffage et des petites godasses parisiennes ; et je ne trouve que des gens qui m'aident. Je pourrais remplir 200 pages sur mes pannes en Pologne et ça a toujours été des miracles ! »

Na Zdrowie !

Pendant six ans sous Brejnev, il vit les années les plus dures du pays quand l'état de guerre, alors qu'il est de passage en France, lui impose de rentrer sans son fils ; « les hôtesses de l'air pleuraient de devoir confisquer les passeports de leur compatriotes qui n'avaient plus le droit de quitter le territoire. »

Les aléas de la vie le pousseront ensuite à Milan, Vienne, Athènes et le ramèneront en terres polonaises après la chute du rideau de fer. En 1997, il devient secrétaire général puis directeur de l'Institut Français.

Le théâtre n'est pas au premier plan de sa vie mais toujours en filigrane : « c'est plus que le théâtre, c'est aussi le graphisme, la peinture, le jazz... D'un seul coup, tu t'aperçois que sous la contrainte de ce paysage figé, tout s'invente. Bien sûr il y avait Kantor, mais ce n'était pas la pointe de la résistance, par contre, dans les cryptes d'églises, ils se passait des choses. » La fronde est partout : « en plein couvre-feu, un ami vient me rendre visite alors que mon propriétaire, membre du parti, habitait juste en dessous ! - Tu es fou, rentre vite chez toi ! - Faisons comme si nous étions libres et nous le serons, me répond-il. »

Et à ses yeux cette évidence : « sans la Pologne, il n'y aurait pas eu Sens Interdits. J'aimais toutes les formes de théâtre – sauf le distractif qui m'ennuie – mais j'ai besoin d'un théâtre qui me parle du monde et je ne le trouvais pas. » Au théâtre de l'Athénée, il n'a pas son mot à dire sur la programmation, ce sera le cas aux Célestins qu'il rejoint en 2003, aux côté de Claudia Stavisky. « Il n'y avait pas d'artistes internationaux à l'affiche de ce lieu. Nous avons fait venir Lev Dodine, Thomas Ostermeier, profité aussi de la période hors les murs qui nous a fait travailler dans d'autres salles et devant d'autres publics, comme lorsqu'on amène Dinguerie tropicale de Jarzyna à la Bourse du Travail ».

Marc Lesage, avec qui il a travaillé dans le théâtre lyonnais et qui lui a succédé à l'âge de la retraite tout juste sonné, le confie sans ambages : « Patrick Penot incarne la malice, c'est un éternel émerveillé et découvreur. Les tutelles ont fait une erreur notoire de ne pas accompagner ce projet plus fortement que ça, car il est ambitieux, pas cher et nécessaire. Avec beaucoup de courage et de volonté, Patrick Penot le construit à son image : atypique. Ce n'est pas un festival mondain où l'on retrouve les valeurs refuge vues partout. »

C'est oui !

Avec l'ambition de le consolider d'ici 2024 et son départ programmé, Patrick Penot travaille 70h par semaine de façon bénévole dans cette petite structure. Pourquoi porter encore à bout de bras cette merveilleuse aventure ? « Parce que si tu ne fais pas ça, tu fais quoi ? » répond-il spontanément avant de se raviser immédiatement et, les yeux brillants, d'évoquer avec gourmandise sa vie de famille (son épouse, ses trois enfants), ses présences en de multiples conseils d'administration, son implication dans une ONG, sa pratique de la peinture et de la sculpture et son immense bonheur d'aller à la chasse aux champignons qu'il connaît comme ses poches toujours pleines de gris-gris de la forêt qu'il offre en gage d'amitié.

« C'est non ! » dit-il souvent inopinément pour ponctuer une conversation en rigolant mais tout au long de sa vie, il s'est opposé avec filouterie : hier sous un régime totalitaire, aujourd'hui dans une démocratie où les policiers provoquent des pertes d'yeux et de mains, il questionne le pouvoir : « la politisation des esprits se fait de façon très saine dans ce festival. Ça ne se fait jamais par une idéologie mais en terme de responsabilité, car on a le devoir moral d'être au côté des plus faibles, ce qui ne m'empêche pas de devoir écarter ce qui ne relèverait que de ça et pas du théâtre » rappelle-t-il. Marc Lesage complète : « au-delà de son sens politique, c'est un festival du sensible avec une authenticité qu'on ne retrouve pas ailleurs ». À l'image de son fondateur.

Sens Interdits
À Lyon et dans la Métropole du 16 au 27 octobre


Repères

1949 : Naissance dans l'Indre

1980-1985 : Gestionnaire des Instituts Français de Pologne

1994-1997 : Gestionnaire du Théâtre de l'Athénée

1997-2003 : Secrétaire général puis directeur de l'Institut Français de Varsovie

2003-2014 : Co-directeur des Célestins

2009 : Première édition du festival Sens Interdits

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