Marianne Rigaud-Roy : « des alternatives à l'enfermement existent »

Prison, au-delà des murs

Musée des Confluences

ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement

Musée des Confluences / Avec l’exposition Prison au-delà des murs, le Musée des Confluences propose un parcours immersif et réflexif qui place au centre l’humain. Sans prendre position, il explore des questions aussi complexes que la santé des détenus, leur réinsertion, les alternatives à l’enfermement, la violence, la résistance, le travail, les relations avec les gardiens. Nous nous sommes entretenus avec la chargée d’exposition, Marianne Rigaud-Roy.

À travers cette exposition, votre volonté est de mieux faire connaître notre système pénitentiaire au grand public.
Marianne Rigaud-Roy : Plus que le système pénitentiaire, il s’agit de montrer le sens et l’utilité de la prison, ainsi que les conditions carcérales telles qu’on les connaît dans les pays européens. Le Musée des Confluences a pour vocation d’aborder des sujets de société, la prison est un sujet délicat auquel nous avions envie de nous confronter. C’est la première fois que le musée se positionne sur une telle question, à la fois inscrite dans l’Histoire et totalement dans l’actualité.

Vous avez mené ce projet avec le musée international de La Croix-Rouge et du Croissant-Rouge de Genève où l’exposition a déjà été montrée, et le Deutsches Hygiene-Museum de Dresde, ainsi qu’avec un comité scientifique. Quel regard a apporté le Musée des Confluences ?
Une volonté de précision scientifique et de transversalité de discours, qui est dans l’ADN du Musée des Confluences. Elle est bien sûr partagée par les deux autres musées. La transversalité garantit une multiplicité de points de vue qui est nécessaire pour traiter un sujet de société. Notre souci constant était de donner la parole aux multiples acteurs qui évoluent dans la prison, bien que l’exhaustivité soit impossible.
Le Musée des Confluences a ajouté un dispositif qui n’apparaît pas dans les deux autres musées : un espace convoquant la prison par le biais du théâtre, c’est une production faite avec le TNG et l’équipe de Joris Mathieu. Basée sur le principe du théâtre optique, cette production est un parcours constitué de trois chambres fictionnelles dans lesquelles le public est en immersion. Le principe du théâtre optique est la projection de comédiens virtuels dans un décor réel. Une réalité de la prison est convoquée par le texte de théâtre. Cette aspect ludique permet une autre approche sensible et percutante du sujet. Il existe une production énorme des auteurs de théâtre sur le sujet de la prison. Joris Mathieu a réécrit des extraits de textes notamment classiques, de Shakespeare ou de Calderón. Une seconde partie du dispositif donne à entendre des textes partiellement inspirés des ateliers menés par Marion Talotti, comédienne de la compagnie du TNG, avec des détenus de la prison de Saint-Quentin-Fallavier. Une troisième et dernière partie fait davantage appel aux sensations par le biais d’images.
Pourquoi avoir fait le parti-pris de l’immersion ?
Nous ne voulions pas être dans la réalité à l’échelle un de la prison. Notre volonté était d’échapper au côté spectaculaire et à l’image véhiculée communément par les séries ou les médias.
Immersion ne veut pas dire reproduction du réel, elle se fait par l’intermédiaire de dispositifs et de grandes grilles imitant des cellules qui forment l’ossature de la scénographie. Le spectateur pénètre dans trois grands espaces qui évoquent une forme de réalité : les difficultés, les violences, les résistances, l’humain. Il y a également des espaces fermés, l’un d'eux immerge le spectateur dans les sons réels de la prison. L’aspect sonore est un point fort de la difficulté du lieu, parce qu’oppressant et permanent, de jour comme de nuit. Un autre espace s’articule autour du cinéma avec des extraits de fictions, de séries et de films. Le montage fait vingt minutes, il est assez violent, il reprend nos thématiques : les contraintes, les règles, les violences, les relations à l’intérieur et à l’extérieur. Cette zone est déconseillée aux moins de 14 ans.
Vous avez fait le choix de montrer la prison sans fard, de manière brute tout en explorant les alternatives à l’enfermement.
Oui, l’exposition est d’ailleurs déconseillée aux moins de 12 ans, il est important que les adultes accompagnent les plus jeunes. Il y a des images percutantes qui montrent que du fait des règles de la prison, l’impact sur le détenu n’est pas neutre. Les prisons engrangent, dans la manière dont elles sont organisées, des difficultés et des violences qui s’ajoutent à la peine de privation de liberté. C’est ce seuil qu’on essaie d’interroger : qu’est-ce qui engendre parfois le non-respect de la dignité de l’Homme, de ses droits ou des règles pénitentiaires européennes ? La fin de l’exposition montre que des alternatives à l’enfermement existent, mais qu’elles ne sont pas suffisamment développées, sans doute faute de moyen. On a cherché à exposer ces formes possibles d’accompagnement de l’humain pour sa réinsertion dans la société.
Expliquez-nous ce qu’est la justice restaurative.
La justice restaurative s’inspire de pratiques de sociétés traditionnelles non-étatiques qui n’ont absolument pas la même façon de régler les conflits que les sociétés occidentales. C’est le cas des sociétés kanak, maori ou inuit. Elles font tout pour ne pas rompre le lien social qui est le cœur du fonctionnement de la société. Tout ce qui peut amener à rompre ce lien est un danger. Qu’il s’agisse de crimes ou de délits mineurs, la punition est gérée au sein du groupe et l’individu qui a commis le crime n’est pas mis à l’écart. Cela peut donner lieu à des échanges pacifiques de paroles ou d’objets, comme à des échanges plus violents. La justice occidentale s’est inspirée de ces fonctionnements pour imaginer la justice restaurative, réparatrice ou restauratrice qui consiste à mettre en place des formes de médiations entre les condamnés et les victimes. Ces rencontres mettent en avant l’humain et ce que le procès n’autorise pas, c’est-à-dire la parole de la victime qui est mise à l’écart, et qui en ressort souvent frustrée et sans réponse. Avec ces médiations par petits groupes sur un temps long, chaque partie est écoutée et chacun peut emprunter le chemin de l’apaisement, et pour certains, de la réinsertion.

La réinsertion est un élément clé du discours de l’exposition.
La prison a perdu au fil du temps l’une de ses missions qu’est la réinsertion. Pour se reconstruire, l’individu qui fait une peine de prison a besoin d’outils notamment pour comprendre ses fautes et les réparer. On met l’accent sur le fait que la personne qui est enfermée va un jour ressortir. On se questionne sur comment est-ce qu’on peut aider à l'amélioration de l’individu pour qu’il se réinsère.
La société protège en enfermant, mais elle ne protège pas en réinsérant, alors que 200 personnes sortent de prison tous les mois en France.
L’administration pénitentiaire fait beaucoup d’effort pour la réinsertion, mais une fois dehors, les individus sont majoritairement pris en charge par la société civile et les associations.
S’agit-il d’un manque de moyens ou d’un manque d’envie ?
C’est le point dur du sujet : pourquoi n’est-on pas convaincu qu’il faut mettre plus de moyens sur la réinsertion ? C’est ce que dit notre comité scientifique dans l’exposition par l’intermédiaire d’une vidéo. Les moyens sont beaucoup mis sur le milieu fermé, donc sur l'incarcération, la sécurité, car la société le demande, et peu sur le milieu ouvert. Depuis une dizaine d’années, on incarcère davantage, et plus longtemps.
Qu’est-ce que l’art fait en prison nous raconte de la prison et des individus qui la peuplent ?
Il y a plusieurs niveaux de lecture et de création. Il y a des ateliers de création qui sont faits en prison, il y a des artistes qui viennent en prison pour créer et il y a des détenus qui créent des œuvres en dehors des ateliers. Souvent, dans les ateliers gérés par des intervenants artistiques, les individus expriment leur ressenti vis-à-vis de leur condition de détention, comme la surveillance constante. Beaucoup de créations expriment un aspect de la détention. Bien que les intervenants cherchent à casser le cercle infernal de l’enfermement, les détenus y reviennent toujours par le biais de leurs créations.
En dehors des ateliers, des détenus fabriquent des objets, on en retrouve dans l’exposition, ce sont des objets que le Musée de la Croix-Rouge nous a fournis, ces objets viennent du monde entier. Au regard occidental, ils évoquent une certaine forme de poésie car ils sont fabriqués avec des matériaux simples accessibles aux prisonniers comme de l’eau, des allumettes, des cigarettes, des savons, etc. Les matériaux s’inscrivent donc dans une géographie et les productions sont souvent très touchantes, sensibles.
Aussi, des artistes, non détenus, viennent en prison pour creuser la parole des personnes incarcérées comme Marion Lachaise avec la paroles des femmes détenues à Rio, avec qui elle a passé un an, elle leur a fait fabriquer des sculptures qu’elle intègre à son dispositif qui est visible ici. Ces sculptures parlent du féminin, du portrait, du visage, de l’identité. Toutes ces productions agissent comme le miroir de la prison et de la micro société qu’elle représente.
Prison au-delà des murs
Au Musée des Confluences du 18 octobre au 26 juillet 2020

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