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Ladj Ly : « ma banlieue est joyeuse, mais ça peut partir en vrille »

Les Misérables
De Ladj Ly (Fr, 1h42) avec Damien Bonnard, Alexis Manenti, Djebril Didier Zonga...

Les Misérables / Il y a quelques années, Ladj Ly tournait Les Misérables, court-métrage matriciel dont l’accueil a permis (dans la douleur) la réalisation de son premier long en solo. Primé à Cannes, il est à présent en lice pour représenter la France dans la course à l’Oscar du meilleur film étranger.

Comment vous êtes-vous remis dans l’énergie du court-métrage ?
Ladj Ly
: J’avais toujours eu cette idée de faire un long-métrage : plein de séquences étaient écrites. Mais comme vous savez, c’est le parcours du combattant de tourner un long. J’ai voulu faire le court pour rassurer et montrer que j’étais capable de faire de la fiction et des trucs cool. Ça aurait pu tomber à l’eau, mais j’étais convaincu par cette stratégie. Je savais ce que je voulais : mon énergie était déjà là. Ce court a bien marché dans les festivals, on a gagné un quarantaine de prix. Et malgré ça, on a quand même eu du mal à financer le long…

à lire aussi : La Cité a craqué : "Les Misérables"

Malgré votre parcours et À voix haute, vous aviez encore besoin de prouver des choses ?
Clairement. Ça fait vingt ans qu’on fait des films avec Kourtrajmé ; notre parcours est assez riche, avec des clips, du long du documentaire… Mais malgré tout ça, c’est compliqué de faire financer un projet. J’ai galère à financer le film alors que la même année j’avais eu mon court et mon documentaire sélectionnés aux César. C’est un problème !

À quoi l’attribuez-vous ? Au fait que vous ayez pris des chemins de traverse ?
On sait tous que ce genre de sujet est compliqué : un banlieusard qui fait un film sur la banlieue, qui veut traiter de sujets sensibles, quelque part, c’est pas évident.

Aujourd’hui, vous vous retrouvez en compétition pour les Oscars, sans l’avoir voulu ou presque…
Clairement, je ne l’ai jamais voulu ! Je voulais juste financer un film. Et c’était déjà pour moi une victoire. De fil en aiguille, on se rend compte qu’on va en sélection officielle à Cannes, que je suis le premier Franco-Africain en compétition ; quelques mois après on apprend qu’on est en lice pour les Oscars, qu’on représente la France… Entre-temps on a gagné une dizaine de prix pour le film qui n’est même pas encore sorti, donc c’est complètement fou, oui.

Les Misérables est construit comme une spirale : il s’ouvre sur un mouvement joyeux, avec l’idée d’une concorde nationale et avance en accélérant en suivant une logique d’enferment et de réclusion absolue.
Les gens ont l’image que tout le monde est méchant et que c’est triste dans la banlieue… Ma banlieue est tellement joyeuse ; il y a une énergie folle mais aussi ce truc qui fait qu’à tout moment, ça peut dégénérer. Dans cette première séquence de la Coupe du Monde, c’est joyeux mais en même temps il y a une tension. La musique apporte un truc : c’est joyeux mais ça peut partir en vrille. On ne sait pas quand ça va dégénérer, la tension est omniprésente.

Dans la première moitié du film, on est vraiment en immersion, on prend le temps dans le quartier de découvrir les gens et de voir comment ça se passe. À partir du moment où l’on a fini cette petite immersion, on entre dans le vif du sujet…

L’immersion se fait grâce au "bacqueux extérieur" arrivé de sa province…
J’ai trouvé intéressant de raconter cette histoire à travers son regard, c’est-à-dire celui du nouveau qui découvre la Cité et ne connaît pas du tout cet univers. Personne n’aurait attendu cette histoire du point de vue d’un policier ; je trouvais ça plus intéressant et plus malin.

Vous avez tourné ce film un an avant la séquence dite des Gilets jaunes. Imaginiez-vous que vous auriez raison à ce point là ?
Il y a des gilets oranges dans le film, c’est pas loin ! (sourire) Le sujet, on le connaît un peu : on sait ce que c’est que vivre dans des conditions dures et avec les violences policières. Avec le mouvement des Gilets jaunes, les Français découvrent que la police française est violente. Mais ça ne date pas d’aujourd’hui. Merci les GJ d’avoir mis en lumière les violences policières et toutes les difficultés que l’on peut rencontrer dans ce pays.

Qu’est-ce qui fait que les artistes semblent anticiper les faits sociaux ?
Pour ma part, je suis sur le terrain. J’ai grandi à Montfermeil, j’y habite toujours ; je sais ce qui se passe contrairement aux politiques qui sont dans leur petite bulle, pas au courant de la réalité. Nous, en tant qu’artistes, on est forcément connectés avec la vraie vie, en fonction du travail qu'on fait. Je parle de banlieue, je connais la banlieue.

Je viens du documentaire ; je pars du principe que documentaire ou fiction, pour moi c’est pareil : c’est un témoignage que j’apporte. Ici, j’ai trouvé l’exercice intéressant de ramener le documentaire dans la fiction et d’avoir ce mélange pour qu'on se demande si c’est de la fiction ou pas.

Par moments, j’ai voulu garder cette couche très réaliste, caméra épaule. C’est ma marque de fabrique. Je vais continuer dans cette façon de faire : j’aime beaucoup les deux.

Vous avez beaucoup travaillé en collectif ou en duo. Le passage en solo est-il définitif ?
C’est en fonction des projets, il n’y a pas de règle. Quand le projet m’intéresse, j’y vais. Si on doit le réaliser à 4, ça ne me dérange pas du tout. Après, j'ai mes projets perso. Je ne me dis pas que je veux réaliser mes projets seul. Je suis assez ouvert.

L’idée du collectif est dans l’ADN de Kourtrajmé ; elle intègre aussi désormais la transmission dans l’école que vous avez créée…
L’idée c’est de renvoyer la balle, de faire partager notre expérience. Je l’ai créée il y a un an, on forme trente jeunes aux métiers du scénario, de la réalisation et de la postproduction. On a produit cinq courts métrages, on développe déjà deux longs. C’est concret : les gens qui arrivent partent de rien et à la fin, ils parviennent à faire leur film. Ce concept d’école qu’on a développé nous tient à cœur : on en a ouvert une à Montfermeil-Clichy ; on en ouvre une autre à Angoulême l’année prochaine, en Afrique. L’idée, c’est d’en ouvrir partout.

Kourtrajmé va devenir un label respectable alors qu’il est né en marge des réseaux…
Exactement. On est partis d’un collectif de potes, on a toujours voulu être hors cadre. Depuis toujours, on disait que le cinéma français nous faisait chier. On voulait faire nos trucs à nous, avec notre énergie. Mais notre école est très peu soutenue : ça se fait avec des bonnes énergies, des potes qui aident. C’est “Kourtrajmé style“. C’est important, c’est notre identité. On continue tous à se conseiller sur nos projets. C’est une famille qui a pris son envol : Kim Chapiron, Romain Gavras, Mouloud Achour sur Canal+…

Kim Chapiron a dû partir aux État-Unis pour mener à bien certains projets. Redoutez-vous d’avoir à en faire autant ?
Pour l’instant, ce n’est pas une envie. Peut-être dans quelques années. J’ai déjà les deux prochains prévus à tourner alors pour l’instant, je me concentre ici. J’ai d’autres choses à faire avant de partir.

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