Jean Bellorini : « redonner conscience de l'exception »

TNP Villeurbanne / À 38 ans, Jean Bellorini vient tout juste de prendre la tête du TNP avec une chaleur humaine et la conscience du monde qui l'entoure pour en faire la maison de tous.

Qu'est-ce que le TNP à vos yeux ?

C'est « l'élitaire pour tous ». National et populaire : ce grand écart fait pour moi tout le sens de mission de service public. National car on est entièrement subventionné par l’État et les collectivités locales et populaire car on a une mission concrète, objective — qui devrait pouvoir être palpable — de rendre meilleur notre monde, de participer d'une manière ou d'une autre à notre société pour compenser et amener un peu de richesse autres que matérielle.

Vous reconnaissez-vous dans l'héritage de Roger Planchon ?

Je serai bien prétentieux de dire que je le connais très bien. Évidemment que depuis quelques années, et même en étant au TGP (NDLR : Théâtre Gérard-Philipe CDN qu'il a dirigé de 2014 à 2019), j'ai regardé son histoire de plus près mais je suis arrivé un peu trop tard. Il a été un grand homme de théâtre et un animateur en tant que directeur de théâtre. Cette folie des grandeurs, cette audace et en même temps cette rigueur... j'aimerais pouvoir dire que je m'y retrouverais dans quelques années mais j'ai l'impression qu'on est dans une époque un peu plus complexe. Ce n'est pas si simple d'oser faire tout ce qu'il a fait. Mais il faut tout faire pour se donner les moyens d'être dans cette continuité-là. J'ai envie de me dire en tout cas que je suis le trait d'union entre les directeurs, du TNP, Schiaretti compris, par rapport à son travail sur le texte.

J'aime les textes, j'aime la littérature, j'aime le rapport d'un être humain à la littérature. C'est ça que j'aime retrouver au théâtre, c'est-à-dire un rapport à soi, profond, inutile et un rapport à quelque chose d'universel, que l'on reconnaît parce que l'on nous en parlé quand on était petit, parce qu'on a entendu des êtres qu'on a aimé qui nous en ont parlé. Cette émotion-là je la trouve importante.

C'est cela que vous entendez dans le mot « poétique » que vous attribuez parfois au « P » de TNP ?

Exactement. C'est de l'ordre de la reconnaissance, ce qui fait écho à soi.

Vous parliez d’élitaire pour tous et la première action visible que vous avez initiée et que l'on voit sur le site du TNP est cette réunion le 24 janvier pour constituer une troupe éphémère, d'une vingtaine de jeunes entre 15 et 20 ans...

Je crois que c'est notre plus noble façon de rendre des comptes à notre société que de participer de manière la plus engagée possible à la pratique artistique. Je viens de là. Monter sur un plateau de théâtre, dire les mots d'un autre et comprendre que l'être humaine possède en lui une force charismatique, ça bouleverse, transforme, redonne de l'autorité à l'homme.

Cette troupe éphémère est exemplaire de tous les projets que je voudrais faire et, en même temps, ce la se fait avec une extrême conscience qu'on n'est surtout pas dans le nombre et l'affichage. Ça reste un rapport individuel, intime à chacun.

Maguy Marin vient de mener une expérience de ce type au TGP. Ça n'a pas été si simple même si le résultat était formidable ; je sais pourquoi on a fait ça et je crois profondément que la représentation théâtrale, la rencontre avec l'autre pour un amateur - dans le sens le plus beau du terme - est importante. Ça n'a rien à voir avec des ateliers ou des cours. Tout est tendu vers la représentation. La mise en jeu d'artistes à part entière qui viennent exercer leur art de la même manière qu'ils le font avec leur équipe, le plus semblablement et honnêtement possible. Bien sûr que c'est différent avec 25 gosses qu'avec leur équipe, il n'empêche que l'esprit dans lequel je voudrais faire les choses est que ce sont les mêmes engagements de moyens de productions, d'accompagnement et la même considération car c'est à cet endroit-là que chaque citoyen peut comprendre, au sens de reconnaître, ce que c'est qu'être sur un plateau de théâtre. Et quand il est de l'autre côté, il le regarde différemment.

C'est un peu l'histoire d'Exhibit B au TGP (NDLR : en 2014, pièce-performance du sud-américain Brett Bailey recréant des tableaux humains façon zoo évoquant des épisodes de l'époque coloniale et post-coloniale). J'étais convaincu en proposant ça en arrivant à Saint-Denis qu'on allait déambuler dans tous les recoins du théâtre, voir ça et et que ça allait être suffisamment fort pour revenir voir n'importe quel spectacle ; on n'allait pas ensuite appréhender les propositions comme un consommable foireux.

C'est de cet ordre-là quand on monte sur un plateau, c'est une manière de regarder une proposition artistique qui ne soit pas aisée, qui ne soit pas normale car il n'y a pas de normalité à ça.

Dans le dernier numéro en date de la revue Théâtre(s), vous dites ne pas faire de théâtre politique mais que les actions sont politiques. C'est cela dont il s'agit avec la troupe éphémère ?

J'ai l'impression de répondre plus honnêtement à ma mission dans ce cadre-là qu'en faisant une programmation parce que je sens aujourd'hui qu'on a tous une passivité face aux objets qu'on nous donne à consommer.

Le théâtre est-i​l trop un objet de consommation comme un autre ?

Je le crains. Ce n'est pas tout à fait juste de dire ça mais ce qui est sûr est que ça paraît trop normal et qu'on regarde la même chose là et là. On oublie que c'est extraordinaire que des hommes parlent aux hommes, que ce n'est pas n'importe quoi ou même qu'on vienne voir un tableau, se retrouver face à une peinture et voir le geste du peintre n'est pas anodin. Or tout est un peu nivelé. Il faut redonner conscience de l'exception peut-être de façon pro-active, le redéfinir et le revendiquer.

Le TNP affiche 10 000 abonnés. Comment les garder ?

Toute la réflexion est de ne pas casser ou refuser à des amoureux de ce théâtre d'en faire partie car c'est le leur bien plus que le mien tout en conservant vraiment une partie de nouveaux publics qui potentiellement pourraient avoir le droit d'entrer dans ce lieu.

Est-ce que cela signifie que vous aller revoir la tarification, l'aménagement de l'espace ?

Tout cela est en réflexion. Mais il y a notamment cette envie de faire les Mardis du TNP avec un répertoire qui sera le même toute la saison. Ce sera Onéguine de janvier à juin 21 en salle Jean-Vilar pour retrouver une dynamique de répertoire. C'est aussi un spectacle que je voudrais emmener aussi partout ailleurs (on a un gradin, c'est un spectacle sous casque) et dire que c'est la même programmation à l'extérieur et l'intérieur. Une réflexion est en cours pour une tarification spéciale pour ce rendez-vous.

Quant à l’accueil au TNP, durant cette année de transition vers les célébrations du centenaire (qui se dérouleront en novembre), au fond, c'est en janvier 2021 que la différence sera visible. On va reconsidérer les espaces, apporter une forme de convivialité. C'est extrêmement beau et classieux et je m'inscris dans cette lignée de Christian Schiaretti pour qui le TNP est un luxe pour tous mais pas au point que le luxe soit impressionnant.

À qui sera accordée la carte blanche en juin ?

À Sonia Wieder-Atherton, une des artistes associée (NDLR : avec Tiphaine Raffier, Joël Pommerat, André Markowicz, Lilo Baur), immense violoniste qui fera une chose particulière et peut-être dans le cadre de présentation de saison. Elle a notamment joué lors de panthéonisation de Simone Veil. Je rêve qu'on fasse une Nuit des Odyssées dans laquelle on pourrait aller, venir, manger... Que le premier acte de programmation démarre par de la musique, du sensible, me raconte bien aussi.

Est-ce qu'Orfeo (texte de Valère Novarina) créé cet été dans la cour d'honneur du Palais des Papes au festival d'Avignon sera programmé au TNP ?

Oui en janvier. Je ne ferai pas d'autre création sinon celle celle de la troupe éphémère qui pour moi est une vraie création.

Allons-nous revoir des artistes internationaux qui étaient plus présents sous l'ère de Roger que celle de Christian Schiaretti (à l'exception d'un Lupa, McBurney, Richeter ou Simon Stone) avec notamment une prolongation du Festival d'automne. Y'a-t-il des artistes que vous avez très envie de voir sur ce plateau ?

Bien sûr. Je ne sais d'ailleurs pas si ces artistes seront là dès la saison prochaine. J'ai envie car le TNP doit être à cet endroit-là. C'est l'héritage de Planchon. Voir Warlikowski, Simon McBurney, Tiago Rodrigues mais aussi réussir – et c'est plus intéressant – à travailler à la découverte de nouveaux internationaux. Et j'aimerais travailler un peu différemment mais dans la continuité de ce que j'ai fait à Saint-Denis quand on me demandait de mettre en scène des acteurs d'une troupe internationale, construire, en coopération avec des lieux ou des artistes d'autres cultures à travailler à un enrichissement de cette sensation que le monde du théâtre d'aujourd'hui se replie un peu sur lui mais pas qu'en France, même en Allemagne. L'une des manières n'est pas forcément de refaire des mises en scène d'artiste étranger avec des acteurs français mais d'imaginer et proposer à un metteur en scène de travailler avec d'autres acteurs.

Cela signifie aussi travailler avec les écoles comme le fait par exemple Tiago Rodrigues avec les élèves de la Manufacture de Lausanne et que l'on a pu voir dans le cadre des Nuits de Fourvière (Ça ne se passe jamais comme prévu, 2018) ?

Évidemment. Tout est lié. Après je ne voudrais pas tomber dans le travers de présenter des spectacles d'école comme des vrais spectacles. Mais il faut des coopérations entre des structures, des théâtres, des artistes. Oui, là on apprend à faire du théâtre a tout à voir avec un théâtre, un théâtre-école. C'est Vitez encore une fois. L'école est le plus beau théâtre du monde. J'en suis convaincu. Le théâtre est la plus belle école du monde surtout peut-être. J'ai envie de rencontrer mes interlocuteurs à l'ENSATT, l'ENS, mais aussi les Célestins, le festival Sens interdits avec qui j'espère qu'on va aller plus loin.

Comment va se dérouler la célébration du centenaire du TNP en novembre ?

Ça s'ouvrira sur la création avec la troupe éphémère. On célébrera Firmin Gémier et Jean Vilar mais surtout Gémier car en 1920, c'est lui qui est là. Il y a une petite confusion. On ne va pas raconter l'histoire mais utiliser des écrits qui racontent très clairement ce qu'était le théâtre comme une fête, populaire de Gémier avec des immenses sons et lumières. Ce n'est plus l'équivalent aujourd'hui et tant mieux mais, au fond, si je pouvais être le trait d'union entre Gémier et Vilar ce serait génial, c'est-à-dire l’exigence, la rigueur, le texte mais la joie et la candeur de Maurice Pottecher, d'un théâtre du peuple plus primaire, plus naissant.

Et Christian Schiaretti participera au centenaire car c'est lui qui porte l'histoire. Je serai bien incapable de parler comme lui sait le faire des trente dernières années du TNP. J'espère aussi que Michel Bataillon sera présent activement dans ce centenaire et Jo Lavaudant qui sera aussi programmé dans la saison.

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